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  • Un œil dans le ciel pour observer la disparition des forêts

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La téléobservation est indispensable pour l’évaluation des pertes de forêts. Si chaque pays n’a pas besoin d’avoir son propre satellite, tous requièrent d’une formation.

La Cordillera Azul s’étire vers l’est depuis les contreforts des Andes. Ces montagnes isolées couvrent des milliers de kilomètres carrés et leurs forêts riches et intactes ont été déclarées parc national en 2001. Pourtant, les forêts encerclant le parc sont aujourd’hui rapidement transformées en routes, en plantations, ou développées. Pour survivre, le parc national Cordillera Azul a besoin d’argent ; une solution à long terme serait la REDD (stratégie de réduction des émissions issues de la déforestation et de la dégradation des forêts).

Le Pérou, à l’instar d’autres pays désireux de s’engager dans le REDD, doit d’abord s’attaquer à certaines tâches d’ordre technique. La plus importante consiste à être capable de mesurer, de vérifier et de surveiller les émissions issues de la déforestation. C’est un défi, mais de récents progrès scientifiques ont réduit certains des obstacles.

Des yeux dans le ciel

Pour calculer l’excédent de carbone libéré lorsqu’une forêt est abattue ou dégradée, nous devons connaître précisément la superficie affectée et estimer la quantité de carbone que la forêt emmagasine. La qualité de ces données à elle seule pourrait conduire à la réussite ou à l’échec des initiatives REDD. Les satellites surveillent la couverture forestière depuis les années 1990 que ce soit à l’échelle planétaire, nationale ou régionale, fournissant des données nécessaires pour les cartes de la couverture forestière. Le Brésil et l’Inde cartographient ainsi leurs forêts depuis plus d’une dizaine d’années.

La déforestation à grande échelle, sur des parcelles mesurant plus de 25 hectares, s’observe facilement au moyen d’images satellitaires provenant des capteurs tels que les spectroradiomètres imageurs à moyenne résolution (MODIS) de l’Administration des Etats-Unis pour l’Aéronautique et l’Espace (U.S. National Aeronautics and Space Administration ou NASA). Les parcelles plus modestes ne peuvent être observées qu’avec des satellites offrant une imagerie de plus haute résolution, comme ceux utilisés dans le Projet de Surveillance de la Déforestation de l’Amazonie brésilienne (PRODES). Les points névralgiques de la déforestation, une fois identifiés, peuvent alors être examinés plus attentivement grâce à des observations terrestres ou aériennes.

Pas de satellite ? Pas de problème

Même les pays, comme le Pérou, ne possédant pas de satellite trouveront ces données de télédétection pratiques. Ce pays andin ne possède qu’une carte de la couverture forestière à l’échelle nationale datant de 2001, affirme Lucia Ruiz Ostoic, le directeur technique de l’organisation non gouvernementale chargée de la protection de la Cordillera Azul (le Centre pour la conservation, l’étude et la gestion des aires naturelles, ou CIMA). Mais cela n’a pas empêché Ostoic et ses collègues de dresser une carte de la déforestation dans le parc et aux alentours. En analysant des données sur la couverture terrestre collectées par des satellites tels que la Série Landsat de la NASA et le Système Pour l'Observation de la Terre (SPOT) français, ils ont dressé la carte de la couverture forestière de 1996 à 2007. Pour Peter Holmgren, directeur du Département de la gestion des ressources naturelles et de l’environnement, à l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), la difficulté dans ce genre d’exercice réside dans le fait que la livraison des données n’est pas normalisée. Il est souvent pénible de se pencher sur des données satellitaires et de les comprendre.

Gregory Asner et ses collègues du Département d’écologie globale de la Fondation Carnégie, à l’Université de Stanford, sont persuadés que le problème sera bientôt résolu. Ils ont développé un logiciel, appelée Carnegie Landsat Analysis System Lite (CLASLite), pour aider les gérants de forêts locales et les agences gouvernementales à interpréter les données satellitaires. "Nous allons devoir les rendre accessibles aux non experts, aux personnes qui travaillent sur les applications de couverture forestière et de déforestation, mais qui ne sont pas des experts en télédétection", affirme Asner. "CLASLite prend des données brutes et fait une conversion automatisée de 100 pour cent … en trois types de cartes : la couverture forestière, la déforestation et la dégradation", explique-t-il. Sur un portable ordinaire, CLASLite prend environ une heure pour cartographier 10 000 kilomètres carrés. Il a développé ce logiciel grâce à des subventions de différentes fondations. A l’heure actuelle, il le distribue dans les pays d’Amérique latine et étudie comment l’utiliser au mieux dans toutes les régions tropicales.Ostoic est très satisfaite avec ces gadgets. Au début de ce mois, avec des collègues venant de 52 agences des différents pays d’Amérique latine elle a participé à un atelier CLASLite, au cours duquel on leur a appris à utiliser le logiciel et à l’associer à d’autres outils pour évaluer les stocks de carbone.

Evaluation de la dégradation

Mais l’autre composante de REDD – la dégradation – est une tâche encore plus évasive.
"La dégradation est une autre histoire", soutient Fred Stolle, gestionnaire de programme de Forest Landscape Objective, à l’Institut des ressources mondiales, à Washington DC, aux Etats-Unis. En tant que concept, la dégradation est moins tangible ; d’ailleurs il n’existe pas de définition universellement acceptable. Ses causes vont de la coupe et du brûlage sélectifs à la récolte périodique du bois de chauffage. Elle peut être rapide et désastreuse, mais elle peut aussi se produire dans de toutes petites poches éparpillées à travers la forêt et beaucoup plus difficiles à observer par télédétection.

Certains experts, à l’instar de Asner, affirment que les futurs progrès réalisés dans les domaines de la télédétection, associés à des méthodes d'analyse plus sophistiquées, viendront à terme résoudre le problème. Pourtant, il admet que la meilleure approche consistera à combiner les données issues de la télédétection avec les informations provenant des parcelles de terrain.

Ne pas se perdre dans la forêt

L’autre exigence de REDD, c’est d’estimer, tout simplement, la quantité de carbone retenu dans une forêt précise. "D’habitude, 47 pour cent de la biomasse d’un arbre est du carbone", déclare Holly Gibbs, une experte en utilisation des terres auprès du Programme sur la sécurité alimentaire et l’environnement de l’Université de Stanford. Elle ajoute : "La seule façon pour mesurer directement le carbone est d’abattre l’arbre, le sécher et le peser, en fait".
C’est ce qu’écologistes et chercheurs forestiers font, trouvant ensuite les moyens d’augmenter l’échelle des mesures, explique Gibbs.

Ainsi, la méthode de la moyenne de biomasse fait la synthèse de quelques nombres approximatifs pour différentes catégories de forêts, de nombres dans l’ensemble pour chaque type de stock de carbone forestier, et applique le résumé sur les cartes de couverture terrestre. Les résultats, dit Gibbs, sont globalement homogènes - mais très incertains.

Une seconde méthode plus précise consiste à dresser l’inventaire forestier sur la base des diamètres et de la hauteur des arbres, afin d’évaluer la biomasse. L’ONU-FAO travaille dans ce sens pour plusieurs pays du monde, mais la méthode est lente et le travail risque d’être désordonné et incohérent.

Gibbs et ses collègues ont résumé les méthodes actuelles d’estimation des stocks de carbone dans les forêts tropicales dans un article publié dans la revue intitulée Environment Research Letters, en 2007.La télédétection pourrait-elle être utile ? Les détecteurs radar sur les satellites et les capteurs laser aéroportés donnent des résultats encourageants, mais la télédétection reste chère et techniquement exigeante. Dans une dizaine d’années, affirment certains chercheurs, des nouveaux investissements et les progrès dela recherche pourraient surmonter ces obstacles techniques. A l’heure actuelle, la combinaison des techniques de télédétection avec les mesures effectuées sur le terrain donne aux pays des estimations relativement bonnes du carbone qui s’échappe des forêts tropicales. Et les mesures sur le terrain seront toujours vitales, ajoutent ces chercheurs. Gibbs note : "Il faut vraiment descendre sur le terrain pour collecter des informations sur les stocks de carbone". Ostoic renchérit en ces termes : "En fait, quel que soit ce que nous faisons d’autre, quel que soit le type de système de mesures que nous concevons, nous allons devoir y envoyer des gens". Mais, reconnait-elle, l'estimation des stocks de carbone coûte cher, en particulier pour les premières phases du projet REDD.

Fixer des conditions de base

Peut-être le problème le plus épineux auquel la Cordillera Azul fait face est l’obligation, afin de remplir les conditions d’accès aux fonds de REDD, de montrer quelle superficie de forêt serait perdue si rien n’était fait – c’est-à-dire fournir des conditions de base.Ceci pourrait paraître simple – pourquoi ne pas se projeter dans l’avenir à partir des taux historiques de déforestation et de dégradation ? Ce serait un exercice assez facile pour des pays comme l’Indonésie qui perdent des forêts à un rythme alarmant. Des satellites tels que Landsat collectent des informations sur la couverture terrestre depuis les années 1970, donnant des informations historiques claires, affirme dans ce sens Nadine Laporte, une chercheuse sur l'utilisation des terres, au Woods Hole Research Center, dans le Massachusetts.Mais dans les pays d’Afrique centrale, comme en République démocratique du Congo (RDC), les taux historiques de déforestation restent très bas, dit Laporte. La guerre et l’instabilité politique ayant tenu les investisseurs à distance, jusqu’à une date récente.

Or aujourd’hui, des investisseurs venant du monde entier, notamment de Chine et de France, affluent en masse. "Je pense que les choses vont changer rapidement", soutient Laporte. Il y a de fortes chances que la déforestation augmente et les taux historiques de déforestation n’aideront pas les pays d’Afrique centrale à prédire le rythme de ce changement. Les conditions de base pour les taux des émissions actuelles sont extrêmement controversées, affirme Boccucci, l'administrateur de programme de la Division Forêts et Changements climatiques du Programme des Nations unies pour l’Environnement, au Kenya. "Et la solution sera plus politique que scientifique," ajoute-t-il. Laporte relève également que l’Indonésie et le Brésil font pression pour la fixation de conditions de base historiques alors que des pays d'Afrique centrale tels que la RDC insistent sur l'utilisation de prédictions basées sur la macroéconomie pour les futures émissions.

Cette question est toute aussi épineuse pour la Cordillera Azul. La région n’a certes pas connu la guerre, contrairement à la RDC, et i ne subit pas des taux élevés de déforestation comme en Indonésie. Quand le CIMA et ses collaborateurs – le gouvernement péruvien et le Field Museum, de Chicago – ont essayé de prédire les taux de déforestation, le modèle GEOMOD qu’ils ont utilisé n’a pas réussi à refléter la réalité du terrain.

Surveillance année après année

La surveillance sera utile, mais elle prend du temps et coûte de l’argent. "La surveillance devient de plus en plus solide si elle est faite année après année", relève Stolle. Mais les pays "prennent difficilement...la peine de la faire de façon systématique". Parfois, c’est la volonté politique qui est absente, mais très souvent il y a insuffisance de fonds, d’infrastructures et de capacités humaines.

Les pays diffèrent largement sur le plan de leurs capacités de surveillance et de mesure des émissions issues des forêts. A un extrême se trouve le Brésil, le pays ayant la forêt tropicale la plus vaste et à lui seul le plus grand émetteur de gaz à effet de serre issus des pertes de forêt tropicale – 30 pourcent des émissions mondiales issues de la déforestation. Le Brésil est également l’un des deux pays en développement ayant un programme de surveillance forestière établi de longue date. Son Programme de surveillance de la déforestation de l’Amazonie (PRODES) produit une imagerie à haute résolution qui devrait l’aider à atteindre son objectif de réduction de moitié de ses émissions issues de la déforestation et de la dégradation d’ici 2018.

Bien d’autres pays traînent loin derrière. La RDC, ainsi, continue à manquer de personnels qualifiés pour analyser de manière systématique les données de télédétection, dit Laporte.La RDC possède la deuxième plus vaste forêt tropicale du monde, et a récemment reçu US$ 200 000 du Fonds de Partenariat pour le Carbone forestier de la Banque mondiale, pour commencer à mettre en œuvre le REDD. Laporte qui appuie le ministre de l’environnement de la RDC à développer une stratégie REDD à l’échelle nationale, affirme que ce montant est négligeable et son déboursement, sur deux ans, a pris trop de temps. "Et c'est dommage!", dit-elle. "On ne peut pas demander à des pays d’avancer rapidement dans un domaine, s’ils n’ont pas de moyens financiers pour le faire."

Une telle différence dans les capacités signifie qu’il ne peut y avoir une norme uniforme dans les projets REDD, tout au moins au début. "Ce qui est important avec REDD, c'est que des pays différents puissent l'intégrer à différents stades", note Asner.

Le Groupe d’Experts intergouvernemental sur l’Evolution du Climat (GIEC) a produit de bonnes conditions de base pour le développement de systèmes d’évaluation du carbone. Ces conditions comportent trois niveaux, chacun étant un système plus approprié de comptabilité du carbone que le précédent. Si le REDD vient à faire partie d’un accord international d’après Kyoto sur le climat, de nombreux pays pourraient intégrer le REDD au Niveau 1, celui de la comptabilité la plus rudimentaire de la couverture forestière et des stocks de carbone, de l’avis des experts. Des améliorations progressives dans les domaines de la technologie et des capacités devraient finalement permettre de rejoindre les Niveaux 2 et 3, espèrent-t-on.

Il est important de rappeler que le "REDD peut ne pas être l’outil parfait tout de suite" souligne Laporte. "Mais c’est le seul type d’instrument économique dont nous puissions disposer pour freiner la réalité d’une grande déforestation".

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