Rapprocher la science et le développement

  • La durabilité repose sur les politiques locales et non les objectifs globaux

À quelques jours de la Conférence des Nations Unies sur le développement durable (Rio+20) prévue ce mois-ci au Brésil, beaucoup d’encre a coulé sur la manière de définir le développement durable, sur l’équilibre entre la durabilité environnementale et le développement humain, les types d’objectifs et les cibles qui pourraient émerger, et la façon d’établir des liens entre ceux-ci et les objectifs issus des Objectifs du Millénaire pour le développement (OMD).

Il s’agit de débats utiles, mais les politiques nationales et locales de développement et de l’environnement comptent plus encore. Et nous n’y accordons malheureusement pas assez d’attention. En quoi les politiques locales sont-elles si importantes ? En revenant sur les 20 dernières années, la majeure partie des progrès réalisés sur des questions comme la pauvreté, le développement humain et les changements climatiques résultent de préoccupations purement nationales et non d’objectifs ou de programmes multilatéraux.

Des réussites au plan national


La croissance économique rapide enregistrée par la Chine et l’Inde a été le moteur d’une bonne partie de la réduction récente du niveau mondial de pauvreté. Mais la croissance qu’a connue l’Asie est le fruit de stratégies délibérées élaborées par les élites locales, et non le résultat d’un quelconque programme des Nations Unies pour réduire la pauvreté.


De même, les réductions des inégalités au Brésil -grâce au programme social Bolsa Familia- n’est pas le fruit des OMD, mais celui d’un débat politique national autour du salaire minimum.


En revanche, plusieurs pays d’Afrique sub-saharienne n’ont pas atteint les OMD parce que leurs élites politiques se sont concentrées sur leur maintien au pouvoir au lieu de s’engager résolument à mettre en œuvre des politiques permettant un véritable développement.


Une situation analogue prévaut dans le domaine de l’environnement. Le Protocole de Kyoto comprenait de nombreuses cibles sans les accompagner de mécanismes efficaces garantissant la participation des pays ou la concrétisation de ces objectifs (le Canada s’en est d’ailleurs retiré l’an dernier).


Dans le même temps, les deux plus grands marchés d’énergie propre dans le monde se trouvent dans des pays à qui ne sont pas liés par des obligations dans le cadre du Protocole de Kyoto : les Etats-Unis, qui ne l’ont pas ratifié, et la Chine, qui ne s’est pas fixé d’objectifs de réduction des émissions.

Quelle leçon peut-on en tirer? Les objectifs multilatéraux sont moins importants qu’on le croit souvent, et les politiques locales le sont beaucoup plus.

En vérité, il faut ‘s’approprier’ politiquement ces objectifs sur le plan intérieur pour qu’ils aient de l’effet. Même dans les cas où les objectifs sont à caractère national (comme celui que s’est fixé la Grande Bretagne d’éradiquer la pauvreté chez les enfants d’ici 2020), ils ne seront pas menés à bien si on ne se les approprie pas politiquement.


Passer de l’international au local


Les propositions d’objectifs de développement durable – comme ceux avancés par la Colombie, le Pérou et les Emirats arabes unis pour le prochain sommet Rio+20,
couvrent trois types de questions. La première est l’ensemble des défis connexes en matière de pauvreté liée au revenu, l’insécurité alimentaire et les inégalités extrêmes. Ces questions figurent déjà en bonne place sur l’agenda politique, surtout celui des économies émergentes comme le Brésil, la Chine et l’Inde. Les pressions intérieures s’intensifient pour que tous les habitants de ces pays profitent de la croissance, et un débat intense est en cours sur l’introduction d’une sorte de couverture sociale universelle. Les objectifs multilatéraux pourraient accroître ces pressions, surtout si les organisations de la société civile s’approprient ces objectifs sur le plan local. Mais même sans leur implication, le changement aura lieu.

Le second éventail de problèmes est lié aux questions environnementales relatives à une croissance industrielle rapide, et notamment la qualité de l’air et de l’eau. Dans les systèmes politiques dotés de mécanismes de responsabilité, ces problèmes sont eux aussi déjà à l’agenda, parce que les gens ont un intérêt immédiat à y apporter des réponses.

Cela ne concerne pas seulement les démocraties. Des cas de protestations contre la pollution locale en Chine, comme la contamination au plomb causée par les usines de fabrication des batteries, à Shangai, montrent combien ces plaintes sont devenues politiquement visibles, et combien elles sont de plus en plus prises au sérieux par les autorités.


Une fois de plus, les objectifs multilatéraux peuvent aider, mais les principaux moteurs du changement sont les programmes nationaux.


En revanche, la situation diffère pour le troisième ensemble de questions -par exemple, la protection des biens publics par la recherche de solutions aux changements climatiques ou la restauration de la biodiversité. Il est vrai qu’il existe quelques facteurs politiques nationaux de la durabilité, comme les préoccupations liées à la sécurité énergétique, mais ils se heurtent à des obstacles d’ordre politique, comme les coûts additionnels.


Le problème tient là au fait que les objectifs internationaux ne suffiront pas à eux seuls, comme le montre l’expérience du Protocole de Kyoto (ou la Convention sur la Diversité biologique). Il faut un accord international efficace qui modifie réellement les incitations et garantit que les objectifs sont remplis. Il est possible que nous y parvenions grâce au processus de la Plateforme de Durban, mais il est tout aussi probable que cela achoppe.


S’adapter au monde réel


L’aide aux pays les plus pauvres est le domaine où les objectifs multilatéraux ont eu le plus grand rôle. Les OMD ont eu une importance en déterminant les priorités de l’aide, et elles ont probablement fait la différence dans certains domaines, par exemple en augmentant la proportion de l’aide consacrée à l’
enseignement primaire plutôt qu’au secondaire et au supérieur.

Mais pour que ces gains soient véritablement durables, les gouvernements et les élites politiques des pays les plus pauvres doivent s’approprier les objectifs de développement durable, ce qui nous ramène à la politique locale.


Cette appropriation ne sera pas le seul fruit d’un accord multilatéral sur des définitions et des objectifs. Dans la plupart des cas, elle passera par la transformation de la politique dans ces pays, et par l’émergence de dirigeants politiques véritablement engagés en faveur du développement. Il faudra probablement des mélanges divers de pressions venues de la base et un changement d’optique chez ces élites. Si nous voulons donner un sens quelconque aux discussions à Rio+20, il faut y mener un débat sur la possibilité et la manière dont les sommets et les objectifs multilatéraux peuvent s’adapter aux réalités de la politique locale.


Matthew Lockwood dirige l’équipe sur le changement climatique de l’Institute of Development Studies (Institut des études du développement) de Brighton au Royaume-Uni. Vous pouvez lui écrire à l’adresse :
M.Lockwood@ids.ac.uk.

 

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