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Education : La Tunisie, une destination de moins en moins cotée
  • Education : La Tunisie, une destination de moins en moins cotée

Crédit image: Hongqi Zhang

Lecture rapide

  • Les étudiants d’Afrique sub-saharienne désertent de plus en plus le pays

  • En cause, entre autres, les tracasseries administratives et le racisme

  • Les autorités organisent fin août un forum pour remédier d’urgence à ces difficultés

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Le gouvernement tunisien organise la semaine prochaine une rencontre, le Tunisian African Empowerment Forum, pour promouvoir la destination Tunisie, en matière d'études supérieures. Cette initiative fait suite à une saignée considérable du nombre d'étudiants d'Afrique sub-saharienne dans le pays, en raison de nombreuses difficultés administratives.

En Tunisie, la saison estivale est synonyme d'inscriptions universitaires avec à son arrivée un nombre important d'étudiants étrangers, pour la plupart d'Afrique subsaharienne. Mais depuis quelques années, les chiffres sont à la baisse : en 2017, ils ne sont plus que 4.500 étudiants en provenance du reste de l'Afrique, contre 12.000 en 2010.(1)
 
Beaucoup préfèrent se tourner vers le Maroc...
 
A quelques minutes de voiture des grandes universités privées de Tunis, le quartier de Lafayette possède un petit coin d'Afrique pour les expatriés en mal de pays.
 
Des boutiques de wax aux échoppes de mèches, en passant par les magasins d'épices.

C'est ici que Kimia achète les ingrédients pour préparer un fumbwa (2) ou des alocos (3), ses plats préférés.
 
Cette Congolaise de 22 ans, étudiante en master d'économie, fait partie des milliers d'étudiants subsahariens attirés par des études supérieures en Tunisie, reconnues à l'internationale, avec treize universités publiques et quarante-deux écoles et universités privées, dont certaines sont des filiales d'universités allemandes et françaises.  
 
La Tunisie permet l'obtention d'un diplôme de niveau européen dans un pays moins cher que les pays européens et au visa plus facile d'accès.
 
Au total, ce sont des étudiants de 25 nationalités africaines qui s'y rendent pour étudier ; la plupart sont originaires du Tchad, du Mali, du Niger, du Bénin, de Côte d'Ivoire, du Cameroun, du Sénégal, ou encore de RDC.
 
Les filières les plus prisées sont la médecine, les sciences juridiques, les lettres et les langues, ainsi que les écoles d'ingénieurs et d'agronomie.
 
Motivés par les moyens techniques comme les laboratoires et les filières qui n'existent pas dans leurs pays, notamment dans les filières géologie ou pétrochimie, ces étudiants comptent sur leur diplôme pour être embauchés de retour dans leur pays.
 
Kimia vit en Tunisie depuis quatre ans. Elle envisage pourtant de quitter le pays pour aller au Maroc.
 
Selon elle, les raisons sont évidentes : “En Tunisie, on doit faire face à beaucoup de lourdeurs administratives car les cartes de séjour sont délivrées difficilement et passé les délais, on doit payer des pénalités exorbitantes. Le Maroc, par contre, est plus flexible pour nous, on sent qu'il veut faciliter notre entrée.”
 
Carte de séjour et pénalités  
 
En effet, depuis 2014, le roi du Maroc, Mohamed VI, a lancé une vaste opération de régularisation des migrants dans le pays.
 
Les étudiants subsahariens peuvent désormais obtenir plus facilement la carte de séjour, sa validité passe à trois ans et les délais d'obtention sont raccourcis.
 
Les immigrés subsahariens s'intègrent ainsi progressivement à la vie économique et sociale.
 
Les derniers chiffres du groupe marocain Gadem, qui défend et accompagne les migrants, parlent de 25.000 personnes sur 27 000 qui ont pu obtenir leur titre de séjour.
 
A contrario, la situation reste floue en Tunisie, car pour les étudiants étrangers, obtenir une carte de séjour relève du parcours du combattant. Il faut d'abord déposer un dossier un mois après la rentrée universitaire, soit dès le 1er octobre.

“C'est un cercle vicieux, les étudiants sont pris en otage, ils doivent attendre tous les papiers pour fournir le dossier mais au moindre retard, les pénalités pleuvent”

Mack Arthur Deongane Yopasho
Président de l'AESAT

Parmi les documents à fournir se trouvent un contrat de location (qui n'est pas toujours délivré à temps par le bailleur), un justificatif de ressources financières ou encore une attestation de présence à l'université (4).
 
Après dépôt du dossier, l'étudiant obtient une carte de séjour provisoire qu'il peut présenter en cas de contrôle de police ; sa validité est de trois mois.
 
Il faudrait ensuite s'armer de patience pour obtenir la véritable carte de séjour, délivrée par le commissariat près de chez soi.
 
En réalité, cela peut prendre jusqu'à plusieurs mois d'attente, voire la durée d'une année scolaire, avec le risque de se faire contrôler et considéré comme étant en situation irrégulière.
 
Autre problème, les étudiants n'obtiennent pas toujours tous les documents du dossier dès la rentrée scolaire ; s'ils les déposent après octobre, ils sont hors délais. Et c'est alors le début des sanctions, les pénalités à payer s'élèvent à 20DT (environ 5000 Francs CFA) par semaine et 80DT (environ 20.000 Francs CFA) par mois de retard. Une injustice, selon les défenseurs des étudiants subsahariens.
 
“C'est un cercle vicieux, les étudiants sont pris en otage, ils doivent attendre tous les papiers pour fournir le dossier mais au moindre retard, les pénalités pleuvent. Alors qu'ils sont ici pour étudier, ils subissent le stress d’être arrêtés par la police et de devoir payer de lourdes sanctions et cela recommence l'année d'après”, déclare Mack Arthur Deongane Yopasho, président de l'AESAT, l'association des étudiants et stagiaires africains en Tunisie, qui milite pour leurs droits et sert d’intermédiaire avec les autorités. 
 
Du côté du ministère tunisien de l'enseignement supérieur et de la recherche scientifique, les obstacles que rencontrent les étudiants sont connus : “La réforme de l'administration est la chose la plus difficile à faire en Tunisie ; nous avons déjà demandé auprès du ministère de l'intérieur la levée de certaines sanctions et de permettre une meilleure explication auprès des étudiants dès leur arrivée. La Tunisie a toutes les cartes pour attirer les étudiants subsahariens ; il serait dommage qu'ils quittent le pays à cause des problèmes administratifs”, a confié Latifa el Hédi de la direction de la coopération internationale du ministère.
 
D'après l'AESAT, le manque de clarté et l'absence de communication auprès des étudiants les pénalisent. 60% des demandes de séjours ne sont pas satisfaites, selon l'association.
 
“Il arrive que les concernés ne soient même pas au courant ”, se plaint Mack Arthur Deongane Yopasho.
 
Face à ces difficultés, certains étudiants finissent par laisser tomber la demande de carte de séjour, au risque d’être rapatriés dans leur pays d'origine. D'autres préfèrent attendre la fin de l'année pour payer toutes les pénalités. C'est le cas de Gali Nguebla, jeune Tchadien bientôt diplômé en génie civil. “L'an dernier, je n'ai pas pu obtenir tous mes papiers à temps et j'avais trop de frais pour mon installation. J'ai donc attendu juin pour payer 700DT [environ 165.000 FCFA, NDLR] d'amende avant de partir en vacances. Je vois cela comme un acharnement. Rien n'est fait pour faciliter la vie des étudiants”, confie-t-il, amer. 
 
Si Gali a pu se débarrasser de ses pénalités, cet été, une centaine de ses camarades ne peuvent pas quitter le sol tunisien, faute de moyens pour régler la note.
 
Dès l'obtention de leur diplôme, la plupart préfèrent quitter la Tunisie. Le marché du travail leur est d'autant plus difficile d'accès. Samia Jelassi, enseignante en génie civil trouve cela désolant : “Ce sont souvent nos meilleurs étudiants, ils s'acharnent à réussir malgré leurs difficultés et méritent d’être intégrés grâce à la coopération entre nos pays. Je trouve que la Tunisie manque de diversité dans le monde du travail, alors que les meilleurs étudiants tunisiens préfèrent, eux, quitter le pays.”
 
Des agressions racistes qui inquiètent
 
En plus des lourdeurs administratives, Kimia, la jeune Congolaise, se dit motivée à quitter la Tunisie, à cause de l'augmentation des actes racistes et des agressions envers les Noirs dans le pays.
 
“Le racisme me pèse, dans la rue ou dans les transports en commun il m'est arrivé plusieurs fois de me faire insulter gratuitement ; une de mes amies a même été agressée physiquement. Beaucoup d'étudiants dans le quartier ont déjà quitté la Tunisie à cause de cela.”
 
Depuis la révolution de 2011, la société civile tunisienne dénonce le racisme envers les Noirs, qu'ils soient étrangers ou tunisiens (15% de la population tunisienne). Ces deux dernières années, plusieurs agressions sur des Subsahariens ont suscité l'émoi, comme celle de trois étudiants Congolais agressés en pleine rue au couteau, ou encore d'autres bastonnés suite à un match de football opposant la Tunisie à la Guinée Equatoriale.
 
Si chaque fois ces attaques ont été condamnées par le gouvernement tunisien, ce dernier n'en demeure pas moins critiqué pour sa lenteur à mettre en place une loi.
 
Car en Tunisie, il n'existe à ce jour aucune législation qui condamne les actes racistes.
 
Un vide juridique qui inquiète la société civile et les étudiants comme Frédéric Bédié, un Ivoirien installé depuis deux ans dans un quartier populaire de la capitale.
 
Il dit se retenir pour ne pas céder à la colère, face aux propos racistes dans le tramway : “Si les agressions contre les Noirs restent impunies, nous allons nous diriger vers une chasse aux sorcières, alors que nous sommes ici pour obtenir un diplôme nous nous sentons de plus en plus dans l’insécurité. On entend même parler d'agressions sexuelles, je trouve cela très inquiétant.”
 
Le premier ministre tunisien, Youssef Chahed, a appelé en urgence à une stratégie nationale pour changer les mentalités et criminaliser les discriminations. Sans suite pour le moment.
 
Au Maroc, le racisme est tout aussi présent au quotidien, sur les réseaux sociaux les témoignages sont aussi inquiétants.
 
Les étudiants parlent cependant d’une police plus amicale depuis la régularisation des titres de séjour.
 
Des associations et réseaux de solidarité commencent à se former pour plus de partages entre les populations et pousser les mentalités à changer. Un projet de loi pour criminaliser le racisme a déjà été soumis au parlement.
 
De son côté, l'Algérie attire aussi les étudiants subsahariens, souvent lorsque les places ont déjà été prises au Maroc et en Tunisie. A la différence de ses voisins, l'Algérie prend entièrement en charge le séjour des étudiants, des frais de scolarité jusqu'au logement à la restauration universitaire (tandis que le Maroc et la Tunisie ne prennent en charge que les frais de scolarité pour les étudiants boursiers). Mais les dernières arrestations massives de migrants, ainsi que leur expulsion, ont attisé un climat de racisme et d'agressivité qui inquiète la centaine d'étudiants sur place.
 
Des étudiants dans la précarité  
 
Depuis quelques années, la Tunisie est considérée par ses voisins comme une destination privilégiée pour la qualité de ses études et ses infrastructures. 
 
La coopération bilatérale avec les pays d'Afrique subsaharienne détermine un quota d'étudiants par pays. 
 
Cette coopération prévoit des bourses d'études, mais une partie ne peut pas en bénéficier. Aussi beaucoup de parents envoient leurs enfants dans des universités privées, jugées meilleures que dans leur pays d’origine.
 
Mais les frais de scolarité et les dépenses diverses sur place deviennent très vite un gouffre financier pour l'étudiant et sa famille. Frédéric explique :  
 
“L'université me coûte 2000DT par an (environ 742.000 FCFA), mon appartement 250DT par mois (environ 60.000FCFA), sans compter les dépenses pour les transports, le téléphone, la nourriture et les médicaments, car nous n'avons pas de couverture sociale avec l'université. Ajoutez à cela les pénalités liées au titre de séjour. C'est beaucoup trop de dépenses pour mes parents et je termine les mois difficilement.
 
De plus en plus d'étudiants finissent ainsi dans la précarité, incapables de payer leur loyer ou même un billet d'avion pour retourner au pays. Ils deviennent ainsi des cibles faciles pour les passeurs vers l'Europe, un phénomène en augmentation constaté par l'AESAT. 
 
Les 22 et 23 août se tiendra le Tunisian African Empowerment Forum, une première édition pour booster la destination Tunisie en matière d'enseignement supérieur auprès des autres pays d'Afrique. La société civile compte d'ores et déjà rappeler l'urgence d'une loi contre le racisme et la fin des pénalités pour l'obtention d'une carte de séjour.    
 
 


Références

(1) Données de l'Association des étudiants et stagiaires africains en Tunisie.
(2) Plat courant au Congo, fait de feuilles hachées à la main et séchées au soleil
(3) Plat traditionnel ivoirien très populaire en Afrique de l'Ouest et en Afrique centrale, à base de bananes plantain.
(4) Source: Ministère des Affaires étrangères
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