Rapprocher la science et le développement

  • La princesse Sumaya parle de la science après le Printemps arabe

La princesse Sumaya bint El Hassan de Jordanie s'entretient avec SciDev.Net des espoirs pour la science au Moyen-Orient, de la diplomatie scientifique et du rôle des femmes.

Les membres des familles royales dans le monde déclarent souvent leur soutien pour la science, mais l'intérêt particulièrement vif et actif de la Princesse bint El Hassan de Jordanie la distingue des autres.

Elle est fondatrice et présidente de la Cité des Sciences El Hassan, présidente de la Société royale des Sciences de Jordanie et présidente du conseil d'administration de l'université de technologie Princesse Sumaya. Elle a aussi récemment contribué à la mise en place d'un centre de collaboration scientifique et technologique pour le Moyen-Orient, en Jordanie.

Ce mois-ci coïncide avec l'anniversaire de deux soulèvements dans le monde arabe, en Tunisie et en Egypte. Nous avons demandé à la princesse Sumaya de nous parler de l'impact du Printemps arabe sur la science dans la région, de nous dire son opinion sur la diplomatie scientifique ainsi que ses espoirs et ses craintes pour la science, l'éducation et l'innovation.

En quoi le Printemps arabe a-t-il offert des opportunités à la science et la technologie?

La plupart de ses acteurs commencent à réfléchir en termes de méritocratie. Un énorme potentiel de talents vient d'être libéré, un talent jusque-là freiné par la corruption et le népotisme, ainsi que par le mépris pour le progrès fondé sur le mérite.

C'est en cela que nous pouvons affirmer que le Printemps arabe devient un Eté arabe : nous voyons des gens appréciés et reconnus pour la contribution qu'ils peuvent apporter. Vous ne pouvez pas obtenir une coopération scientifique efficace sans méritocratie.

Cette grande liberté a commencé à séduire beaucoup d'Arabes de la diaspora - nous avons perdu tellement de nos talents !

Les pays arabes qui n'ont pas connu de manifestations peuvent-ils en tirer des leçons ?

Je crois que oui et cela ne résulte pas seulement du Printemps arabe. Petit à petit, les gens se rendent compte que la voie vers le progrès passe par l'investissement dans les ressources humaines et non dans le ciment. Et même si certains pays voisins ont investi lourdement dans la construction de cités des sciences, etc., au bout du compte, ce sont les partenariats efficaces que nous nouons entre les scientifiques qui feront toute la différence.

Lorsque l'on réfléchit à la culture arabe et à la contribution qu'elle a apportée à la science et à la technologie, l'on se rend compte que c'est une partie essentielle de notre héritage, et le moment est venu de reprendre le flambeau où nous l'avons laissé.

Quels sont les principaux obstacles qui freinent à présent la science dans le monde arabe ?

Selon moi, le défi consiste à recréer ce sentiment d'appropriation de l'innovation pour le développement communautaire. Dans le même temps, il prévaut chez beaucoup d'Arabes ce sentiment d'être sous le poids de l'hégémonie scientifique occidentale. Ce n'est pas une excuse pour s'installer dans la colère ou la léthargie, mais un appel à l'action pour une nouvelle génération dotée d'une nouvelle ambition. Au Moyen-Orient, nous avons trop mis l'accent sur l'imitation, et, au cours des dernières années, sur l'innovation. Nous devons vraiment, maintenant, commencer à sensibiliser les gens sur les droits de propriété intellectuelle et la commercialisation de la technologie.

Que pouvons-nous apprendre des expériences occidentales ?

Nous avons beaucoup à apprendre de l'Occident. L'une des comparaisons que j'utilise souvent est celle de l'Europe divisée au lendemain de la Deuxième guerre mondiale : on n'aurait jamais imaginé que certains pays comme la France et l'Allemagne recommencent un jour à s'adresser la parole, mais ce sont les éléments de la science qui ont réuni les pays d'Europe et débouché sur une deuxième révolution industrielle.

Et je crois que dans le monde arabe, si nous commençons à nous parler, et compte tenu des énormes ressources financières dont disposent certains riches pays du Golfe et des ressources humaines de certains pays comme le mien [la Jordanie], l'Egypte, le Liban et la Syrie, nous pourrons alors rendre possible notre deuxième « Siècle des Lumières ».

Quel est, le cas échéant, le rôle de la diplomatie scientifique ?

La science s'épanouit toujours quand le talent jouit de la liberté et du soutien nécessaires à son application, mais je crois que les programmes de tutorat constituent la meilleure approche pour garantir la réussite et la durée. Si vous pouvez collaborer en tant qu'êtres humains, les moyens financiers finiront par venir à vous. Nous devons nous assurer que la science soit orientée vers le relèvement des défis auxquels nous faisons face dans la région, et c'est pour cela que nous devons recommencer à nous parler.  

Aujourd'hui à la Cité des Sciences El Hassan, nous collaborons étroitement avec les professeurs arabo-américains de l'Université de Californie, à Los Angeles, qui jouent le rôle de tuteurs auprès de nos chercheurs en Jordanie. La Cité des Sciences constitue en elle-même une stratégie pour attirer la diaspora arabe perdue, et, grâce aux merveilles de la communication moderne, nous sommes capables de renforcer nos capacités sans que les gens soient nécessairement présents physiquement.

L'accord passé entre la Cité des Sciences et le Sesame [Rayonnement synchrotron pour la science expérimentale et ses applications au Moyen-Orient, financé par plusieurs pays du Moyen-Orient et basé en Jordanie] présente de gros avantages pour la collaboration avec différents pays. Certains peuvent ne pas vouloir s'asseoir autour de la table politique, mais avec la science, nous pouvons surmonter cet obstacle.

Comment pouvons-nous assurer que tout le monde profite de la diplomatie scientifique?

En Jordanie, nous avons récemment signé un accord pour la mise en place du premier Centre des technologies pour la recherche et la collaboration scientifique du CESAO [Commission économique et sociale des Nations Unies pour l'Asie occidentale. C'est la première fois que le CESAO ouvre un bureau hors de son siège et quatorze pays arabes y participent. L'idée est non seulement d'accroître le contenu en langue arabe sur Internet mais aussi de créer une opportunité pour la recherche et les alliances. Plus nous élaborerons des stratégies conjointes et identifierons les priorités nationales, tout en permettant à tout le monde d'y trouver son compte, mieux ce sera.

La culture scientifique doit devenir partie intégrante de notre vie dès l'âge scolaire.

Quel est l'avenir de la formation et de l'innovation dans la région ?

Nous sommes très préoccupés par l'enseignement et l'apprentissage par cœur et par l'incapacité à remettre en cause. Je crois que le premier pas symbolique vers l'avant est sans doute constitué par la propension de la nouvelle génération à vouloir se lever et poser des questions, et qu'on lui accorde la liberté de le faire.

Et bien évidemment, un partage plus équitable des ressources constitue la meilleure stratégie de gestion de la situation. Je n'ai pas de PhD. L'expérience de la vie peut vous enseigner beaucoup de choses et, sans négliger l'importance d'un PhD, il est tout aussi important de reconnaître le rôle de la culture entrepreneuriale. Il est très important de créer les conditions idoines.

Lorsque vous regardez les écosystèmes d'innovation, vous comprenez que ce sont les jeunes gens qui aient besoin d'un environnement leur permettant de développer leur créativité et de commercialiser les technologies.

La formule du succès qu'il nous faut est donc faite d'un mélange [de traditionnel et d'entrepreneurial].

Et quelle est la place des femmes dans la science?

Les femmes dans la science sont très encouragées dans mon pays. Plus de la moitié des étudiants du premier cycle des filières scientifiques sont des femmes.

Dans mon université, nous venons juste de nommer la première femme doyenne de la faculté d'ingénierie, c'est la toute première en Jordanie. Dans la mesure où les femmes jouent encore un rôle double, elles sont à la fois mères et épouses, quand vous éduquez une femme, vous éduquez une famille.

Il est très important de soutenir cette initiative. Beaucoup de femmes dans le monde arabe occupent des postes de responsabilité et peuvent à présent soutenir les autres femmes.

Il est très rare aujourd'hui de voir dans le monde arabe des filles qui ne vont pas à l'école. C'est l'un des OMD [Objectifs du Millénaire pour le développement] sur lequel nous avons enregistré du succès. Avec le développement des médias sociaux, vous ne pouvez plus maintenir les femmes dans l'obscurité.

Lien vers l'opinion de la princesse Sumaya bint El Hassan

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