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  • L'agriculture a besoin d'une meilleure innovation et non de technologie

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Pour Andy Hall et Susanna Thorp, des projets pilotes en Inde et au Nigeria illustrent les potentiels avantages d'une nouvelle approche de l'innovation agricole.

Nous vivons à une époque de progrès technologiques sans précédent. Pourquoi le changement technique dans le domaine agricole se fait-il donc si lentement et de façon si inégale ?

Il existe une explication possible : la question de l'accès des agriculteurs à l'information et leur capacité à en bénéficier pour innover a été éclipsée par une vision plus classique, selon laquelle le changement est avant tout impulsé par les nouvelles technologies et les améliorations techniques apportées par les agriculteurs.

De même, il se peut qu'on ait accordé trop peu d'attention au fait que la capacité d'innovation agricole est influencée non seulement par les compétences et les ressources des agriculteurs, mais aussi par le réseau élargi de liens et de relations dans lequel les agriculteurs sont ancrés, réseau qui facilite la diffusion des idées et l'identification de nouvelles utilisations.

Ces hypothèses sont aujourd'hui testées en Inde et au Nigeria dans le cadre d'un projet de recherche portant sur le vieux problème de pénurie de fourrage. Le projet s'inscrit dans une logique communément appelée perspective de 'systèmes d'innovation'.

Plutôt que de mettre l'accent sur de nouvelles technologies fourragères – comme les nouvelles variétés, les banques fourragères ou les systèmes de culture alternatifs – les cinq projets pilotes constituant le Projet d'Innovation des Fourrages (Fodder Innovation Project ou FIP) se concentrent sur le renforcement des réseaux et le changement des pratiques de travail.

De nouvelles perspectives

Le projet en est encore à ses débuts. Mais quelques leçons intéressantes commencent déjà à se dégager. L'une d'elles est la suivante : si la mise en vedette des liens tissés entre les différents acteurs intervenant sur la question du bétail permet d'identifier rapidement les maillons faibles ou manquants , les établir ou les renforcer requiert plus qu'une simple mise sur pied d'un comité pour parler des actions collectives. Une collaboration pratique portant sur des activités concrètes se révèle, en effet, indispensable.

En Inde, ainsi, la Fondation pour la Sécurité écologique (Foundation for Ecological Security, ou FES), partenaire du FIP dans le Rajasthan, a commencé par consulter les acteurs liés au bétail sur la manière dont ils pourraient travailler ensemble. Mais la collaboration effective n'a débuté qu'une fois invités des représentants des services vétérinaires et laitiers, des secteurs public et privé, pour intervenir dans des 'camps' de santé des bestiaux établis dans des villages où la FES était active.

Deuxième illustration, en Inde, d'un développement prenant un tournant inattendu : un projet pilote exécuté à Pondichéry. Le projet débute avec des expériences avec des entreprises fourragères à petite échelle. Or on découvre rapidement que les prix du lait constituent un frein plus important encore que la pénurie de fourrage, étant trop bas pour justifier l'achat du fourrage. L'activité focalise à présent sur la détermination du prix du lait.

Au Nigeria, le FIP a abouti à partenariat nouveau et, pour ce pays, original, entre une ONG, la Commission pour la Paix et la Justice (JDPC) et l'Institut de Recherches vétérinaires du Nigeria. La collaboration porte sur la surveillance des maladies du bétail. Un autre partenaire du FIP au Nigeria a noué des liens lui permettant de signaler rapidement le déclenchement d'une maladie animale, et de mettre en œuvre un programme de vaccination visant à en empêcher la propagation.

Chercher à répondre à la pénurie du fourrage ne veut nécessairement pas dire commencer par le fourrage même, ou par la technologie fourragère. A Kano, au Nigeria, par exemple, le FIP aide des agriculteurs à créer des coopératives et accéder au crédit, deux initiatives leur fournissent des motivations pour investir dans les semences et la production fourragères.

Une approche flexible

Faciliter les changements en matière de pratiques agricoles ne repose pas sur une stratégie unique. Chaque situation a ses caractéristiques propres.  La clé du problème ne consiste pas à travailler avec un groupe d'acteurs déjà déterminés, mais plutôt à être capable de réagir de façon flexible aux défis et aux opportunités tel qu'ils se présentent.

A chacun des endroits où le FIP est à l'œuvre, des organismes publics, des instituts de recherche, et des acteurs du secteur privé – comme les coopératives laitières –sont soit mandatés pour tenter d'améliorer les moyens de subsistance des agriculteurs, soit encouragés à leur fournir de l'aide, de part leur modèle d'entreprise.

L'expérience le montre en Inde et au Nigeria : la stimulation de l'innovation agricole par l'intégration de ces différents acteurs dans un même réseau efficace se fait grâce à la présence au niveau local d'un leader sachant susciter cet intérêt et encourager l'interaction.

Jusqu'à présent, la demande d'expertise en recherche technique sur chaque site du projet reste assez limitée. Mais, à mesure que la capacité de changement se développe et que les systèmes de production animale s'améliorent, il est probable que la demande de connaissances se renforce, y compris de la part d'organismes de recherche sur le bétail. Quand cette demande se manifeste, la recherche en zootechnie sera introduite dans ces activités qui sont avant tout des intervention de développement, et deviendra ainsi une partie intégrante du renforcement de la capacité de changement technique et d'innovation.

Ces premières expériences prometteuses avec l'innovation fourragère rappellent d'autres expériences basées sur la perspective des 'systèmes d'innovation', comme le programme challenge en Afrique sub-saharienne, administré par le Forum pour la Recherche agricole en Afrique, ou le programme 'Research Into Use' du Département britannique pour le Développement international. Ces deux programmes ont appris à leurs dépens qu'une perspective de systèmes d'innovation n'est pas une solution miracle, mais les deux ont également compris que le renforcement des réseaux pose les bases de l'innovation.

Le renforcement des capacité d'innovation ne se fait pas du jour au lendemain ; cela implique le rajustement des rôles et des pratiques de travail de nombreuses organisations – une tâche difficile, imprévisible, itérative et laborieuse.

Mais les résultats peuvent donner une énorme valeur à la pratique de la recherche et du développement, en particulier si ces deux pôles sont bien intégrés l'un l'autre. Ceci présente en soi un défi, une tradition de longue date faisant de la recherche agricole et des activités générales de développement des domaines séparés.

Pour rompre avec cette tradition, il faudra avant tout changer les politiques fondamentales, et non de nouveaux outils pour des actions collectives.

Andy Hall est un chercheur à l'UNU-MERIT et coordonne l'Initiative pour l'Apprentissage de l'Innovation et des Connaissances (Learning Innovation and Knowledge Initiative ou LINK).

Susanna Thorp est la directrice de WRENmedia, une société de communications basée au Royaume-Uni et la rédactrice en chef du New Agriculturalist.

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