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  • Innovation locale : pas de preuves solides, pas de soutien

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Pour Brigid Letty et Martin Bell, en l'absence de preuves pour convaincre les décideurs politiques, l'innovation locale en agriculture pâtit.

Depuis longtemps déjà, les partisans de l’innovation locale considèrent qu’elle joue un rôle important dans la petite agriculture. C’est ainsi qu’ils exhortent les gouvernements à prendre des engagements politiques plus fermes pour la soutenir, parallèlement à l’appui généralement accordé à l’innovation basée sur la recherche et développement (R&D), secteur bien organisé.

Pourtant, ce travail de sensibilisation n’a obtenu que de maigres résultats, notamment parce qu’il se fonde sur des preuves quant aux effets sur le développement et aux avantages de l’innovation locale, complémentaire aux modes classiques d’innovation agricole, qui restent contestables.

Sans ces preuves, les chances qu’un gouvernement soutienne l’innovation locale sont faibles.

L’innovation par les petits exploitants

Les deux-tiers des pauvres dans le monde tirent au moins en partie leur subsistance de petites exploitations de moins de deux hectares, généralement situées sur des terres marginales avec des ressources limitées et des infrastructures inadéquates. Face à l’accélération des changements économiques et environnementaux, la dépendance des petits exploitants à l’égard de l’innovation s’accroît.

L’innovation classique, fondée sur la R&D, et œuvrant au développement de technologies ‘pour le compte’ des petits exploitants ou ‘avec’ eux, souffre de lacunes de plus en plus évidentes. Les technologies et pratiques développées ailleurs se montrent souvent inadaptées, et leur adoption par les agriculteurs est généralement limitée.

Dans le domaine agricole, l’innovation locale (que l’on appelle en anglais ‘grassroots innovation’, l’innovation au niveau des communautés) est dans une large mesure contrôlée et mise en œuvre par les petits exploitants. Elle peut venir compléter les approches classiques de la R&D, surtout lorsqu’il s’agit des processus d’innovation associant les connaissances des petits agriculteurs, d’autres intervenants, et la R&D classique.

Or il existe une autre forme d’innovation, purement locale (appelé en anglais ‘local innovation’), qui est développée par les petits exploitants sans la contribution de connaissances externes.

Les partisans d’une innovation locale participative (impliquant plusieurs acteurs) soulignent ses avantages par rapport aux approches classiques. Ils citent notamment des taux élevés d’utilisation initiale de technologies adaptées au contexte local et une adoption plus rapide de celles qui sont utilisées ; le renforcement des compétences et des capacités des agriculteurs à expérimenter et innover ; et une pertinence accrue pour les besoins des personnes défavorisées.

L’innovation locale présente aussi des avantages pour la R&D classique : un meilleur retour d’information des agriculteurs vers les chercheurs, et une réduction des coûts de la recherche puisque les agriculteurs y jouent certains rôles traditionnellement réservés aux chercheurs. L’innovation locale permet aussi parfois de réduire le gaspillage des ressources, parce que le processus de développement des technologies est accéléré, et des technologies qui ne seront jamais adoptées ne sont pas développées.

Pourtant, il semblerait que les preuves pour soutenir de telles affirmations soient aujourd’hui insuffisantes.

Absence de preuves

De nombreuses petites études de projets d’innovation locale ont été réalisées, ainsi que de nombreuses évaluations pour des besoins de gestion interne. Mais elles n’ont pas été réalisées de manière à effectuer une analyse croisée des différents cas afin de fournir des indicateurs communs qui rendent compte des caractéristiques essentielles du processus d’innovation.

La façon dont les données sont collectées ne permet pas une analyse comparative, que ce soit pour comparer les différents types d’innovation locale, ou pour contraster l’innovation locale de la R&D classique.

Dans le même temps, les enquêtes nationales sur la R&D agricole, de la science, ou de la technologie et plus généralement des activités d’innovation, ne rendent pas compte de l’innovation locale participative dans la petite agriculture, ses intrants ou ses produits, les schémas organisationnels ou institutionnels au sein desquels elle est menée, ou même son impact socioéconomique, comme l’amélioration des compétences des agriculteurs à relever leurs propres défis par l’innovation.

Il existe peu d’évaluations systématiques prouvant que l’innovation locale présente, dans certaines conditions, des avantages par rapport à la R&D classique. Mais les preuves permettant de constater l’importance de ces avantages, ou des circonstances dans lesquelles elles sont susceptibles d’être particulièrement importantes, sont insuffisantes.

Réunir des preuves

L’un des moyens de rassembler des preuves factuelles consisterait à coordonner la description et l’évaluation des projets d’innovation locale à l’aide d’un ensemble d’indicateurs communs. Ces données pourraient être regroupées par le personnel des organisations non gouvernementales (ONG) et d’autres intervenants qui soutiennent ces projets, dans le but d’ouvrir le débat de politique avec l’extérieur, et non simplement pour une gestion interne des projets.

Un effort de collaboration de la part des ONG rendrait possible une analyse régulière des données existantes.

Ces données pourraient concerner l’historique et les modalités initiales des projets ; les acteurs impliqués ; les contributions au processus d’innovation, y compris les coûts d’un éventuel renforcement des institutions ; les résultats en termes d’innovation technique, sociale et organisationnelle ; ainsi que leur influence sur le plan socio-économique comme le renforcement des compétences et des capacités des agriculteurs.

Nous avons analysé quelques exemples en Afrique du Sud, comme l’expérimentation par un agriculteur d’une méthode de production de la pomme de terre, qui soulignent les avantages de l’innovation locale et le type d’indicateurs ‘non conventionnels’ (capacité à économiser la main-d’œuvre, par exemple) qui pourraient être élaborés. [1]

Une autre méthode susceptible de permettre le renforcement des preuves factuelles qui, à ce jour, n’a jamais été utilisée, consiste à étendre la portée des enquêtes organisationnelles, provinciales ou nationales portant sur la R&D formelle et les activités d’innovation, afin de prendre en compte les éléments qui concernent explicitement l’appui et la promotion de l’innovation locale.

La combinaison de ces activités génératrices de données représenterait une étape importante dans le développement d’une base de preuves et d’indicateurs sur les avantages de l’investissement dans l’innovation locale.

Le défi ne consiste pas uniquement à développer de nouveaux mécanismes de production et de vulgarisation du type de données nécessaires pour influer sur l’élaboration de politiques. Il s’agit aussi de soutenir les types d’analyse appropriés. Nous pourrons alors commencer à élaborer de solides raisons pour argumenter en faveur d’un investissement en ressources humaines et financières pour soutenir ces activités.

Brigid Letty est spécialiste du développement agricole auprès de l’Institut sud-africain des ressources naturelles. Martin Bell est professeur émérite à l’Unité de recherche sur les politiques scientifiques et technologiques (SPRU) de l’Université du Sussex à Brighton au Royaume-Uni. Vous pouvez écrire à Brigid à l’adresse : [email protected]

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