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Q&R: Pourquoi les jeunes rejoignent les groupes armés au Mali
  • Q&R: Pourquoi les jeunes rejoignent les groupes armés au Mali

Crédit image: Flickr / Magharebia

Lecture rapide

  • Se protéger et protéger ses activités sont le principal motif d’engagement des Maliens

  • Le radicalisme religieux n’arrive qu’en troisième position des motifs d’engagement

  • Les raisons économiques et une quête de justice comptent parmi les autres facteurs

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Il y a quelques jours, le Sénégal annonçait l’interpellation sur son territoire de deux jeunes djihadistes de nationalité malienne que les services de sécurité filaient depuis plusieurs semaines.
 
Cette actualité rappelle une étude réalisée en août 2016 par le bureau de Dakar de l’Institute for Security Studies (Institut d’études de sécurité - ISS) dont le siège est à Pretoria en Afrique du Sud.
 
Intitulée " Jeunes "djihadistes" au Mali : guidés par la foi ou par les circonstances ?", cette étude est basée sur un entretien avec plus de soixante jeunes gens âgés de 16 à 75 ans, précédemment engagés dans les groupes armés dits djihadistes qui sévissent dans le pays.
 
A l’instar notamment du Mouvement pour l’unicité et le jihad en Afrique de l’Ouest (MUJAO), le Groupe salafiste pour la prédication et le combat (GSPC) devenu Al-Qaïda au Maghreb islamique (AQMI), le Mouvement national de libération de l’Azawad (MNLA), l’Ansar Dine, la Katiba Macina et la Katiba Khalid Ibn Walid.
 
Lori-Anne Théroux-Bénoni, directeur du bureau de l’ISS à Dakar a dirigé ces travaux et en livre ici les conclusions. Lesquelles viennent remettre en question un certain nombre d’idées reçues sur le recrutement des jeunes gens dans les groupes armés.
 
Qu’est-ce qui a motivé l’ISS à mener cette étude ?
 
Il est vrai que quand on parle de djihadistes, on a tendance à leur mettre très vite le qualificatif "jeune" ou à les appeler "jeunes chômeurs radicalisés". Et l’on se demandait si c’était véritablement le cas, étant donné qu’il existe peu de données empiriques qui soutiennent cette hypothèse-là alors que de nombreux programmes existent pour lutter contre la radicalisation des jeunes chômeurs. L’élément déclencheur de ce projet, c’était un intérêt de la part d’un partenaire qui a rencontré notre volonté de produire des données empiriques sur cette problématique. Ce partenaire, c’est la coopération japonaise.
 
A qui s’adressent les résultats de ces recherches ?
 
Comme tous les produits de l’Institut d’études de sécurité (ISS), cette étude s’adresse aux décideurs, au grand public, aux journalistes, aux personnes qui mettent en œuvre des programmes liés à ce qu’on appelle l’extrémisme violent et la radicalisation. Elle vise à leur fournir des éléments supplémentaires pour mieux comprendre un phénomène qui touche le Mali, bien entendu, mais toute la région ouest-africaine et au-delà.
 
Quel résumé pouvez-vous faire des conclusions de cette étude ?
 
Les raisons pour lesquelles des jeunes, et en particulier de jeunes maliens, se retrouvent impliqués dans les groupes qualifiés de djihadistes vont bien au-delà des facteurs souvent mis en avant, c’est-à-dire la radicalisation religieuse et le chômage. Les raisons pour lesquelles ils se retrouvent impliqués dans ces groupes sont multiples et elles interagissent entre elles. Et si on doit véritablement identifier les facteurs principaux, l’on s’aperçoit que les logiques de protection de soi, de sa famille et de son activité génératrice de revenus arrivent bien avant les raisons souvent mises en avant.

“Les gens de ma famille se faisaient persécuter. Je trouvais qu’en rejoignant le MUJAO, j’avais non seulement un discours religieux, mais aussi la possibilité d’avoir une arme”

Un "djihadiste" malien

Et la deuxième raison, ce sont effectivement des raisons économiques, mais qu’il faut comprendre de façon plus complexe que des jeunes qui se mettent en rang pour percevoir un salaire à la fin du mois. Les activités génératrices de revenus sont par exemple l’élevage, le trafic de drogue, etc. La plupart des gens avec lesquels nous nous sommes entretenus n’étaient pas les leaders de groupes. Ils n’étaient pas non plus les individus qui occupent les échelons intermédiaires. Ils sont ce qu’on appellerait les soldats du rang, c’est-à-dire la base sociologique de ces groupes.
Etant donné que nous n’avons pas discuté avec les leaders, rien ne nous permet de dire que les logiques d’engagement de ces éléments de soutien sont les mêmes que pour ceux des éléments intermédiaires et pour ceux des éléments supérieurs. Donc, il est possible qu’au niveau très élevé de la hiérarchie des groupes, d’autres logiques entrent en œuvre, notamment des logiques religieuses. Mais, en ce qui concerne les personnes avec lesquelles nous avons échangé, la religion intervenait en troisième position des motifs d’engagement.
 
Les résultats de ces recherches viennent contredire l’idée jusque-là répandue, y compris parmi les décideurs, qui voulait que la radicalisation religieuse soit la raison principale de l’engagement des jeunes dans les groupes dits djihadistes. Qu’est-ce qui peut expliquer une telle erreur de jugement ?
 
Quand ont fait face à un phénomène qui nous fait peur, qui entraîne des morts, qui appelle des réponses militaires, qui suscite l’attention au niveau national, régional, continental et international, on doit rapidement déployer une réponse. Et parfois, quand on est dans cette précipitation, on n’a pas nécessairement le temps de s’interroger sur la menace à laquelle on fait face. C’est d’autant plus compliqué que pour aller discuter avec les acteurs engagés, quelque part dans la perception que peuvent en avoir certains dirigeants, c’est comme aller discuter avec le diable. Les Américains ont mis en avant une doctrine selon laquelle on ne négocie pas avec les terroristes. A partir du moment où on est dans une telle posture, on n’a pas le réflexe d’aller demander comment les gens se sont retrouvés dans les groupes. Or, si on n’a pas le réflexe de leur poser cette question, on n’aura pas non plus les réponses. Et je pense que c’est toute la valeur de ce travail qui permet de déconstruire des idées reçues sur un phénomène qu’il est important de bien comprendre si on souhaite bien lui apporter des réponses efficaces. Mais, je voudrais également dire que cette perception est aussi due au fait que le discours mis en avant par les groupes est souvent empreint de référents religieux.
 
Comment décrivez-vous la logique de protection de la part de certain engagés ? On se dit a priori qu’ils sont plus en danger dans ces groupes que dans leur situation initiale…
 
Quand on discute longuement avec les gens en créant des liens de confiance et en parlant dans leurs propres langues, on s’aperçoit que même si on met la religion en avant, celle-ci n’est qu’un moyen d’obtenir quelque chose : la justice par exemple. A titre d’illustration, certains vous disent : "en tant que bon musulman, je me devais de répondre à l’appel du djihad ; donc, j’ai rejoint le MUJAO". Et lorsque vous leur demandez comment cela s’est passé, ils vous répondent : "les gens de ma famille se faisaient persécuter par le MNLA ; je trouvais que c’était frustrant et injuste. Je trouvais qu’en rejoignant le MUJAO, j’avais non seulement un discours religieux, mais aussi la possibilité d’avoir une arme, de savoir comment m’en servir et de pouvoir appeler des gens pour m’aider si je ne pouvais pas faire face à un danger". Là, on voit comment la dimension religieuse sert un objectif. Dans ce cas, il s’agit d’un objectif de protection.
Dans d’autre cas, et là, je pense aux logiques de protection du bétail, on a des gens qui disent : "on se faisait constamment voler notre bétail, parfois même par des éléments de l’armée qui nous demandaient une rançon ensuite pour retrouver nos bêtes. Alors que c’est vers eux que nous censés nous tourner quand nous avons des problèmes. Mais, c’est eux les premiers à nous poser des problèmes ou à nous demander de l’argent avant d’aller enquêter…" Donc, il y avait ce grand sentiment d’injustice qui faisait en sorte que la logique d’engagement était assez rarement religieuse, mais, liée à des préoccupations pratiques pour lesquelles il n’y avait pas de solution au niveau de l’Etat, au niveau de la justice ou au niveau des forces de défense et de sécurité ; et le groupe devenait un moyen de mettre en place une structure sociale qui leur permettait de continuer à vivre.
Dans l’ordre des motivations qu’on a pu recenser, on a les logiques de protection et les logiques économiques qui arrivent à égalité et qui sont suivies par des logiques où le discours est religieux, mais cache surtout une volonté de redresser des torts, une volonté de participer à la mise sur pied d’une société plus juste. Et ça soulève des questions qui font trembler, parce qu’on se demande comment des groupes comme ceux-là peuvent créer des adhésions de ce type… On se demande comment un groupe comme celui-là paraît plus juste que les forces de défense et de sécurité ou que le système de justice qui est en place dans les régions. Ça soulève des questions importantes auxquelles les Etats de la région doivent répondre par rapport à leur fonctionnement, à leur efficacité et à leur capacité à fournir des services sociaux de base à leurs populations.
 
Justement, vous écrivez que l’absence ou la faiblesse de l’Etat est vécue pour certains comme un abandon et justifie leur engagement chez les djihadistes. Sauf que vous ajoutez que le retour de l’Etat ne constitue pas forcément une solution au problème. Comment doit-on comprendre cela ?
 
Si l’Etat revient avec des pratiques néfastes comme la corruption et l’injustice, en taxant les populations qu’il est censé encadrer, ça entraînera au contraire des ralliements. Et ça, on le voit beaucoup dans la région de Mopti. Donc, la présence de l’Etat doit être sécurisante et juste ; et doit permettre de trancher les litiges. Si l’Etat est présent et qu’il est perçu comme une force d’occupation ou comme un facteur d’insécurité, alors, les groupes proposent une alternative. C’est en ce sens que l’Etat doit être présent, mais, sa simple présence n’est pas suffisante. Il doit rappeler son efficacité en rendant des services au mieux à la population, et non pas dans la forme malheureusement prédatrice qu’elle peut connaître dans certaines régions.
Parfois, ce n’est pas l’Etat lui-même ; mais un ou deux individus qui voient dans l’absence d’une grande présence étatique et le fait qu’ils soient les seuls représentants de l’Etat, l’occasion de dicter leurs lois et de satisfaire leurs intérêts, et non l’intérêt général. On nous a aussi évoqué les cas de juges notoirement corrompus dans certaines régions où les individus qui avaient des litiges préféraient se rendre justice eux-mêmes plutôt que d’aller vers une justice pour laquelle ils devaient payer et où finalement le jugement était rendu en faveur du plus offrant. Voilà pourquoi nous disons que le simple retour de l’Etat n’est pas suffisant.
 
Quelle est la place de la misère dans les raisons de l’engagement des jeunes dans ces groupes djihadistes ?
 
C’est un aspect qui compte. Et là, on pense au lien qui existe entre engagement et facteurs économiques, notamment le chômage. Donc, l’on s’aperçoit que pour certains jeunes effectivement, l’entrée dans un groupe était une façon de satisfaire des besoins de base : gagner de l’argent, se nourrir, s’occuper de sa famille… Mais, l’on a appris que certains groupes ne paient pas. Donc, les gens s’y retrouvent soit parce qu’ils y bénéficient de certaines faveurs, soit parce qu’en étant dans le groupe, ils peuvent générer des revenus ou protéger leurs activités.
La génération de revenus peut se faire comme c’est le cas avec le groupe Katiba Macina. C’est-à-dire qu’un grand propriétaire de bétail va payer certains jeunes pour escorter du bétail d’un point A à un point B. A l’arrivée, si le bétail est complet, ils reçoivent soit de l’argent, soit des têtes de bétails à aller revendre. Dans un tel cas, le groupe n’a pas besoin de payer parce que les jeunes sont ainsi en mesure de générer eux-mêmes du revenu. Dans un autre cas, un jeune dont un proche a beaucoup de bétail sera envoyé dans le groupe parce qu’à partir du moment où les gens savent qu’un membre de la famille est membre d’un groupe qualifié de djihadiste, le bétail est protégé parce que les voleurs craignent. Dans certains cas, l’entrée dans un groupe comme le MUJAO permet de sécuriser les routes du trafic de migrants, de drogue et d’autres biens qui peuvent être plus ou moins licites…
Donc, la compréhension des motivations profondes qui sous-tendent l’engagement permet de mettre le doigt sur un problème. Quand on parle de protection du bétail, on n’est pas tellement dans le cadre d’une problématique liée au développement. Ces jeunes ne sont pas des chômeurs ! Ils sont des bergers et c’est cette activité qui leur permet de gagner leur vie. Mais, le contexte sécuritaire fait en sorte qu’ils ne peuvent pas mener cette activité tranquillement. Dans un tel contexte, il s’agit essentiellement de créer un cadre qui permet aux éleveurs et agriculteurs de mener leurs activités sans problème.
 
Au cours de l’enquête, comment vous y prenez-vous pour vous assurer que les réponses de ces "recrues" ne sont pas fausses ?
 
La meilleure façon de s’assurer qu’on ne se fait pas manipuler, c’est de bien choisir l’équipe avec laquelle on travaille. Dans le cadre de cette recherche, nous avons mis sur pied une équipe d’une vingtaine de personnes. Une partie venait du bureau de l’ISS à Dakar où travaillent d’ailleurs deux jeunes Maliens. Le reste de l’équipe était constitué de sociologues et d’anthropologues maliens issus, pour la plupart, des régions qu’ils ont couvertes.
Et dans le cadre de ce travail, toutes les régions du pays, de Kidal à Gao, de Kayes à Sikasso ont été couvertes. C’est-à-dire que les chercheurs s’y sont rendus, y ont passé plusieurs semaines et ont cherché par leurs propres réseaux familial, professionnel ou personnel, des gens qui connaissent ceux qui étaient engagés dans les groupes en question. Une fois que le contact était établi, il y avait un travail visant à poser des questions, non pas sur l’engagement des jeunes, mais sur le contexte de l’engagement. Et comme les personnes avec lesquelles on a travaillé pour la plupart ont vécu l’occupation ou ont vécu avec des familles qui étaient dans l’occupation, ils arrivaient à poser des questions assez spécifiques pour savoir si la personne interrogée était vraiment là où elle dit avoir été et si les faits qu’elle rapporte sont en phase avec les réalités historiques, économiques et sociales qu’elles-mêmes connaissaient et que nous-même avons regroupées derrière. Donc, le travail a consisté à créer des cercles concentriques nous permettant d’entrer en contact avec des personnes qui étaient engagées.

“Il est important de comprendre pourquoi les jeunes qui y sont entrés y sont restés ; puis dans quel contexte la sortie s’est-elle opérée pour ceux qui en sont sortis. Une fois qu’on a les réponses à ces questions, on est en mesure de prévenir l’engagement, de favoriser la sortie et de limiter un réengagement.”

Lori-Anne Théroux-Bénoni
Directeur du bureau de l’ISS à Dakar (Sénégal)

Cette méthodologie nous a permis de recouper l’information des interlocuteurs avec les cercles qui nous ont aidés à entrer en contact avec eux. Cela dit, nous avons mené beaucoup plus d’entretiens que ceux qui ont été retenus pour construire la note que vous avez lue. Un certain nombre d’entretiens qui nous paraissaient peu crédibles ont été mis de côté et ceux qui ont servi à fonder l’analyse sont ceux sur lesquels il y avait peu de doute. Après, on est en sciences sociales : est-ce qu’il est possible que l’interlocuteur mente ? Oui ! La science sociale n’est pas une science exacte ; mais, nous pensons avoir pris toutes les précautions nécessaires pour que les données présentées ne soulèvent pas d’interrogation quant aux logiques d’engagement. Il est aussi possible, en particulier pour les entretiens menés en milieu carcéral, qu’il y ait des inexactitudes ou des mensonges par omission sur le niveau d’engagement. Mais, ce n’était pas l’objet de la recherche. On n’a pas demandé à ces gens ce qu’ils ont fait dans les groupes, ou s’ils ont tué des gens ? Parce que bien entendu, c’est le genre de questions qui appellent des mensonges. On leur a demandé comment ils se sont retrouvés en contact avec ces groupes. Ce type de question-là n’a pas vocation à appeler des mensonges.
 
Dans la note de synthèse de ce travail, vous écrivez que le qualificatif "djihadiste" pour désigner des groupes comme MUJAO, Ansar Dine, AQMI, etc. est contestable. Pourquoi ?
 
C’est un mot qui est sujet à controverse quand vous discutez avec les leaders religieux. Ils disent tous qu’ils ne supportent pas qu’on accole le mot djihadiste à ces groupes. Parce que pour eux, le djihad c’est un combat noble et ils estiment que l’utilisation médiatique de ce mot peut porter des gens qui sont de bonne foi religieuse à s’impliquer dans des groupes qui, eux, ont des objectifs et des intérêts qui sont loin des motivations religieuses et tournées vers le bien. Donc, ce mot est contesté par les leaders religieux. On pense simplement que comme c’est le mot utilisé par les interlocuteurs eux-mêmes avec qui nous avons échangé, il fallait qu’on utilise un mot. Mais, vous verrez qu’on parle dans le travail de groupes armés.
 
Pourquoi l’étude se focalise-t-elle sur le Mali alors qu’il y a plusieurs autres pays qui sont confrontés au même phénomène ?
 
Un tel travail a nécessité plus de huit mois de mise en œuvre ; que ce soit la conceptualisation, la sélection de l’équipe, les entretiens pour être sûrs qu’on avait les bons interlocuteurs pour mener le travail, l’élaboration de la méthodologie, le test de la méthodologie, etc. Tout cela prend du temps et requiert des moyens. Donc, déployer un projet de ce type à l’échelle de plusieurs pays au même moment, c’est très compliqué. Déjà, le faire au Mali a relevé de la gageure ; car, il n’était pas évident de mener le travail dans les conditions sécuritaires du pays. Cela étant pour nous, c’est le début de la réflexion ; car, ce travail soulève beaucoup de nouvelles et de vieilles questions. Et c’est pourquoi mon équipe et moi avons soumis un projet qui a été retenu et financé par le Centre de recherche en développement international (CRDI) du Canada qui nous permettra de poursuivre le travail tant au Mali qu’au Niger, avec un axe supplémentaire qui se concentrera sur l’engagement des femmes dans ces groupes, le rôle qu’elles peuvent jouer en tant qu’actrices, en tant que victimes ou en tant que rempart.
 
Justement, vous abordez très superficiellement l’enrôlement des femmes dans la présente étude…
 
Tout à fait ; en fait, la méthodologie pour accéder aux femmes doit être différente de celle mise en œuvre pour accéder aux hommes. Parce que les femmes ont, plus souvent que les hommes, été à la fois victimes et actrices de ces groupes. Et donc, en cours de recherche, l’on s’est aperçu qu’il faudrait développer une méthodologie spécifique, pour des raisons éthiques, et on a préféré arrêter les contacts qu’on avait commencé avec un certain nombre de femmes, le temps de bien construire un projet qui s’adresserait à elles spécifiquement.
 
Y a-t-il une différence entre le mode d’engagement au Mali et celui qu’on peut observer ailleurs dans le monde ?
 
Quand on parle de radicalisation ou d’extrémisme violent, on est malheureusement en Afrique influencés par la façon dont le concept est présenté en occident. On pense à ces jeunes qui partent de Belgique ou de la France pour aller jusqu’en Syrie rejoindre l’Etat islamique, etc. Mais, dans le contexte malien, en particulier dans l’occupation des régions du nord en 2012, les groupes sont venus occuper des lieux dans lesquels habitaient des gens. Donc, c’est un contexte qui est complètement différent. Les jeunes, dans la majorité des cas ne sont pas allés rejoindre les groupes. Ce sont les groupes qui les ont rejoints. Et ils se disent que voilà la nouvelle donne à laquelle on doit s’adapter. Et une façon de s’adapter était de fuir si on en avait les moyens. Si on ne peut pas fuir parce qu’on n’a pas d’endroit où aller ou parce qu’on a une famille nombreuse, on montre patte blanche en se mettant au service du groupe. C’est comme cela que plusieurs personnes se sont retrouvées secrétaires, fournisseurs de logistique, etc. Et dans un tel contexte, on comprend que l’adhésion est assez peu idéologique et relève d’un pragmatisme concret. On a documenté des sas de gens qui se sont déplacés pour aller s’engager dans un groupe qui n’était pas dans leur région ; et encore une fois, les motivations n’étaient pas nécessairement religieuses.
 
En effet, la lecture de la note de synthèse donne l’impression d’une sorte de fascination qu’exercent ces groupes sur les personnes qu’ils enrôlent…
 
Non, au contraire. Je pense qu’on montre à quel point il n’y a pas de fascination. En fait, un des éléments-clés qui ressortent de cette note, c’est que l’engagement des jeunes est très rarement le résultat d’un processus d’endoctrinement religieux. Si les jeunes se sont retrouvés impliqués, c’est essentiellement pour des raisons liées à des logiques de protection ou des logiques économiques de base. Il n’y a pas du tout de fascination. Il y a une volonté de protéger son bétail, il y a du pragmatisme. Car, les gens se disent ceci : voilà des gens qui contrôlent la localité dans laquelle je me trouve ; alors, la meilleure façon de m’en sortir, c’est de leur montrer que je ne suis pas contre eux.
 
La distribution des tâches que vous soulignez dans ces groupes n’est-elle pas de nature à attirer les jeunes gens ?
 
Les groupes, pour s’en sortir dans un contexte où on les pourchasse, doivent être structurés. C’est le cas quand on regarde le fonctionnement des groupes qualifiés de djihadistes au Mali. C’est aussi le cas quand on regarde le fonctionnement d’une rébellion en Côte d’Ivoire, en Sierra Leone ou au Libéria. En ce sens, les groupes djihadistes ne sortent pas de l’ordinaire. Ils fonctionnent comme de nombreux autres groupes armés dans la région et au-delà.
 
Vos conclusions peuvent-elles s’appliquer à la situation qui prévaut dans d’autres pays de la sous-région qui font face au même phénomène ?
 
Nous pensons qu’il est dangereux de faire du copier-coller. Ce qui est vrai à Kidal au Mali n’est pas vrai à Gao en termes de logique d’engagement. Ce qui est vrai à Gao n’est pas vrai à Sikasso ; ce qui est vrai à Sikasso n’est pas vrai à Mopti. Donc, si dans un même pays, on a des logiques d’engagement qui peuvent être aussi différentes, c’est clair qu’il serait risqué, voire dangereux, d’essayer d’appliquer la recette de Kidal à Gao, et donc d’appliquer la recette du Mali au Niger par exemple. 

“Cette étude permet de déconstruire quelque chose que beaucoup de décideurs pressentaient, sans avoir la capacité de l’affirmer. C’est-à-dire la faiblesse du facteur religieux”

Lori-Anne Théroux-Bénoni

Il y a probablement des parcours, des trajectoires ou des logiques d’engagement qui peuvent se ressembler d’un pays à l’autre. Mais, on s’aperçoit que finalement les ressorts sur lesquels les groupes djihadistes d’appuient pour recruter sont des ressorts fondamentalement locaux : des problématiques du vol de bétail à Mopti, des questions liées aux conflits entre éleveurs et agriculteurs dans des régions comme Ségou, des sentiments de marginalisation ou à des dynamiques communautaires, en particulier dans l’organisation dans la région de Kidal, etc.
Donc, comme l’organisation sociale à Sikasso n’est pas la même qu’à Kidal, alors, les recettes qui marchent à Kidal pour le recrutement sont inefficaces dans la région de Sikasso. Cela veut dire aussi que les recettes visant à contrer l’engagement doivent être ajustées en fonction des contextes dans lesquels l’on se trouve.
 
Au terme de cette étude, que préconisez-vous pour "récupérer" éventuellement les gens qui se sont déjà engagés et pour empêcher que les gens ne continuent de s’engager dans ces groupes ?
 
La première étape, c’est de comprendre. Parce que si on n’a pas une bonne compréhension des raisons pour lesquelles ces groupes réussissent à recruter, on développera des solutions qui sont en décalage avec la problématique qu’on cherche à traiter. Donc, il s’agit de bien diagnostiquer le problème avant de lui trouver un médicament. Ensuite, il est important de comprendre pourquoi les jeunes qui sont entrés y sont restés ; puis dans quel contexte la sortie s’est-elle opérée pour ceux qui en sont sortis. Une fois qu’on a les réponses à ces questions, on est en mesure de prévenir l’engagement, de favoriser la sortie et de limiter un réengagement. Parce qu’on a certains cas où des jeunes sont passés d’un groupe à l’autre en fonction de l’occupation de la zone dans laquelle ils se trouvaient ou en fonction de leurs intérêts.
Donc, ce n’est pas tout de les sortir d’un groupe ; il faut aussi s’assurer qu’ils ne retombent pas dans un autre. Pour cela, il faut une action concertée, autant des autorités nationales que des partenaires au développement. Parce que finalement, la réponse doit s’articuler autour d’un tas de facteurs. Dans le cadre de ce travail, on a identifié près d’une vingtaine de facteurs qui ont trait à la protection, à la condition économique, à la culture, à la vie communautaire, etc. Bref, il faut imaginer la lutte contre l’engagement des jeunes dans les groupes qualifiés de djihadistes comme un grand tableau avec plus d’une vingtaine de boutons alors que l’on n’a que dix doigts. C’est donc compliqué, ça demande du temps et une action concertée…
 
A ce propos, comment appréciez-vous les stratégies régionales qui sont mises en place pour lutter contre l’extrémisme violent ?
 
Nous pensons qu’il n’est pas mauvais d’essayer de coordonner cette lutte au niveau régional ; mais nous estimons que les solutions doivent être avant tout locales. Parce que, comme nous l’avons dit, ce qui fonctionne dans un pays ne fonctionnera pas forcément dans un autre ; et au sein d’un même pays, les besoins peuvent être différents en matière de prise en charge de cette problématique.
 
Comment les décideurs ont-ils dès lors accueilli les conclusions de cette étude ?
 
Cette étude a été très bien accueillie. Je pense que les décideurs sont toujours contents d’apprendre des choses et d’avoir des données empiriques sur lesquelles fonder leurs actions. Cette étude a été d’autant mieux reçue qu’elle permet de déconstruire quelque chose que beaucoup de décideurs pressentaient, sans avoir la capacité de l’affirmer. C’est-à-dire la faiblesse du facteur religieux. Beaucoup de décideurs sont très mal à l’aise avec ces discours qui présentent l’Islam comme une religion problématique ou violente. D’avoir une étude qui leur dit que le facteur religieux n’est finalement pas le plus important leur a beaucoup parlé. D’entendre en plus que les facteurs qui comptent le plus sont liés à la protection, à l’économie, etc. leur donne des leviers sur lesquels agir. Nous avons discuté de façon très détaillée avec des ministres et leurs conseillers sur les résultats de ce travail ; on a mené des activités de dissémination jusqu’à la présidence malienne et je dois dire que ces résultats ont bénéficié d’un accueil favorable parce qu’il apporte des réponses à un phénomène qui suscite beaucoup de questions, mais sur lesquelles il existe peu de réponses.

Références

La note de synthèse de l'étude intitulée " Jeunes "djihadistes" au Mali : guidés par la foi ou par les circonstances ?" est disponible ici
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