Rapprocher la science et le développement

  • Comment faire du journalisme scientifique en langues locales

Un bon dictionnaire ne suffit pas pour couvrir efficacement la science en langues locales. Bothina Osama partage son expérience et ses conseils.

L'anglais est la langue de la science. La plupart des revues scientifiques internationales sont en langue anglaise, la majorité des conférences internationales la choisissent comme langue de travail et les néologismes scientifiques sont quasiment toujours en anglais.

Cependant, dans plusieurs régions du monde en développement peu de gens parlent anglais. Dans certains pays, on compte parfois plusieurs langues locales :  l'Afrique du Sud a 11 langues officielles, y compris l'anglais, tandis que l'Inde en compte 18. Ces défis se retrouvent partout dans le monde, tout journaliste travaillant dans une langue autre que l'anglais doit puiser des informations auprès de sources en majorité anglophones.

Le problème devient encore plus complexe si votre langue de travail ne s'est pas suffisamment adaptée au monde de la science, en rapide évolution. Le français, l'allemand et l'espagnol ont de vastes communautés scientifiques qui ont pu traduire dans leurs propres langues les termes même les plus techniques. Ce qui est peu probable dans le cas, par exemple, d'une langue régionale de l'Inde. Mais en dépit des difficultés, adapter la science aux conditions locales en traitant l'information en langues nationales, par écrit, à la radio ou à la télévision, est essentiel pour informer un public plus large sur la science, et permettre ainsi aux communautés d'être efficacement informées sur l'évolution de la science.

Ce guide vous donne quelques conseils sur le traitement de l'information scientifique en langue locale, notamment pour traduire fidèlement les termes scientifiques et tisser des liens avec les experts qui peuvent vous donner un coup de main. Il est vrai que ce guide est principalement destiné aux journalistes de la presse écrite, mais il reste également important dans les contextes de la presse écrite, de la cyberpresse ou de l'audio-visuel.

Des traductions délicates

Réussir à traduire fidèlement les termes et idées scientifiques constitue probablement l'aspect le plus important et le plus difficile du traitement de l'information scientifique dans une langue autre que l'anglais.

Une mauvaise traduction peut entraîner des imprécisions voire des contre-sens des articles. Même une petite erreur peut faire vaciller la confiance que les lecteurs placent dans l'intégralité de l'article ou les décourager de lire a l'avenir des articles de la presse locale sur la science.

N'oubliez pas qu'en matière de traduction, une petite erreur peut avoir des conséquences incontrôlable. Par exemple, dans les articles en langue arabe sur la recherche pour la production du sperme à partir des cellules embryonnaires prélevées sur la moelle osseuse, qui est un traitement potentiel de l'infertilité masculine, plusieurs medias ont conclu que cela signifiait que les femmes n'auront plus besoin d'hommes pour procréer. Un journaliste s'est meme montré encore plus confus. 'Le cerveau des os' est l'une des possibles traductions de 'moelle osseuse' en arabe. Mais, le journaliste avait traduit 'moelle osseuse' par 'les os du cerveau', ce qui a donné un titre laissant croire que les femmes n'auront plus besoin d'hommes pour procréer parce qu'elles pourraient tirer le sperme des 'os de leurs cerveaux'.

Vous pouvez améliorer la qualité de vos traductions en ayant recours à deux sources : les dictionnaires des termes scientifiques et les scientifiques chevronnés qui parlent l'anglais et la langue locale dans laquelle vous travaillez.

Ne vous fiez pas à un seul dictionnaire spécialisé. Ils ne sont pas toujours de très bonne qualité, par conséquent, recherchez le consensus en vérifiant votre traduction dans au moins deux dictionnaires. Si vous n'avez pas de dictionnaires, ou si de nouveaux termes apparaissent trop souvent, constituez progressivement votre propre glossaire. Le temps que vous consacrez à la vérification de vos propres traductions sera rentable à long terme.

L' idée de vérifier vos traductions sur Internet est bonne en soi, mais une fois de plus, ne vous fiez pas à un seul site Internet ou à une seule traduction. Recherchez toujours le consensus. Avec le temps, vous identifierez les sources les plus fiables. Si vous buttez sur des difficultés, contactez les experts locaux et demandez-leur de vous aider à traduire. C'est aussi l'occasion de vous assurer que vous avez bien compris l'idée. L'importance de disposer d'un groupe d'experts locaux capables de vous aider dans la traduction est inestimable.

Pages du dictionnaire

Consultez plusieurs  dictionnaires pour vérifier les traductions des termes scientifiques

Flickr/sAeroZar

Il peut arriver qu'un mot, un terme ou une idée n'ait pas d'équivalent dans l'autre langue, ou qu'il y'en ait plusieurs. Ainsi, dans une langue comme l'arabe, un terme peut avoir trois équivalents (en arabe égyptien, en arabe marocain et en arabe syrien). Une situation porteuse d'erreurs si, par exemple, le travail d'un journaliste syrien est relu par un correcteur égyptien. Si vous avez un doute, essayez d'identifier les termes susceptibles de créer la confusion et discutez-en avec votre rédacteur en chef.

Quand vous utilisez un terme susceptible d'être nouveau pour vos lecteurs, mettez le terme anglais à côté du terme arabe afin que les lecteurs intéressés puissent vérifier la traduction.

Certains termes sont intraduisibles et vous obligent à utiliser le terme original en anglais. Dans ce cas, définissez une première fois le terme dans votre langue puis continuez à utiliser le terme anglais, pour que vos lecteurs ne perdent pas le fil de l'histoire à cause d'un excès de références à la définition.

N'oubliez pas : une image vaut mieux que mille mots. Les illustrations et les vidéos peuvent vous aider à expliquer les termes difficiles.

Comment interviewer les sources

Le traitement de la science par les médias locaux est souvent superficiel, en partie parce que les experts ne leur accordent pas beaucoup d'importance et préfèrent s'adresser aux médias nationaux ou internationaux. Si vous avez la chance de trouver un expert local prêt à vous accorder une interview, beaucoup préfèreront qu'elle se fasse en anglais, soit par prestige ou parce que c'est la langue qu'ils utilisent pour parler de leurs travaux.

En Afrique du Nord et au Moyen-Orient, les scientifiques sont souvent contents d'être interviewés en arabe, mais ils parsèment leurs explications de termes scientifiques en anglais. Dans ce cas, n'hésitez pas à leur demander comment on traduirait ces termes. Si vous leur montrez que vous essayez d'améliorer le niveau du journalisme scientifique local, et la compréhension locale de concepts scientifiques importants, vos interlocuteurs peuvent se montrer plus volontaires à collaborer avec vous. Les principes habituels des techniques d'interview s'appliquent ici : préparez votre interview, choisissez minutieusement vos questions, et ne concluez pas l'interview avant d'avoir compris tous les sujets que vous avez évoqués avec votre interlocuteur. Avec le temps, vous vous ferez une réputation de journaliste responsable. Davantage de scientifiques auront la volonté de s'entretenir avec vous et de vous aider.

Les interviews en face-à-face est une bonne stratégie pour nouer des liens avec vos interlocuteurs. Si vous ne pouvez pas rencontrer facilement un chercheur, essayez plutôt de l'interviewer par téléphone :  cela vous permet aussi d'établir de bonnes relations et de poser des questions à brûle-pourpoint sur les traductions. Evitez autant que possible les interviews par email, elles ne contribuent pas beaucoup au rapprochement, et peuvent compliquer davantage la vérification des traductions (même si elles ont l'avantage de garantir la précision de votre travail).

Si vous êtes obligés d'interviewer par email, assurez-vous que vos questions sont claires et précises : il se peut que vous n'ayez plus l'occasion de demander des précisions.

Une interview

Essayez de réaliser des interviews face à face avec les experts locaux

Flickr/CIFOR

Connaître son public

Le fait que vous vouliez que les gens s'informent sur la science dans leurs langues maternelles n'implique pas que vos lecteurs le souhaite également. Comme pour tout exercice de rédaction, vos articles doivent être attrayants pour vos lecteurs. C'est une tâche encore plus difficile si les articles scientifiques en langue locale sont rares : il est possible que les gens ne lisent pas si souvent des articles sur le sujet.

Une bonne façon de captiver l'attention des lecteurs consiste à adapter vos articles au contexte local – quels sont les difficultés de leur vie quotidienne que cette étude pourrait résoudre (ou aggraver) ? Ne choisissez que les sujets d'articles les plus pertinents et réfléchissez à l'angle de traitement.

Par exemple, dans une région où les cultures sont souvent attaquées par des parasites, les gens seront plus intéressés par toutes les nouvelles techniques de sélection des végétaux si vous établissez un lien entre la technique et la possibilité de développer de nouvelles variétés résistantes aux parasites. Si vous la présentez simplement comme une avancée dans le domaine de la sélection des plantes, elle risque ne pas retenir l'attention de vos lecteurs.

Pour ce faire, vous devez connaître vos lecteurs. Cherchez à savoir quelles sont leurs préoccupations et les articles qui leur plaisent le plus.

Mais gardez-vous d'établir établir des liens entre les questions locales et la science internationale, sauf si êtes sûr que ce lien est justifié. C'est tentant, par exemple, lorsque vous traitez des changements climatiques, d'utiliser un exemple local d'évolution du climat pour accrocher votre lecteur. Mais n'écrivez pas que l'évolution récente des stocks de poissons est due à l'acidification des océans sauf si vous avez des preuves scientifiques pour étayer cette affirmation. C'est à ce niveau que les experts locaux peuvent être d'une grande utilité.

Valorisez la recherche locale

Votre travail ne consiste pas simplement à traduire les nouvelles scientifiques de l'anglais vers la langue locale ; vous devez aussi identifier et couvrir les travaux de recherche réalisés dans votre région et qui ont de l'importance pour votre public. Certains peuvent être publiés dans des revues en langue anglaise et d'autres dans les revues en langues locales.

Les revues scientifiques en langues locales ne sont pas répandues dans le monde en développement, mais si vous en trouvez, elles peuvent être une mine d'or en matière de travaux de recherche pertinents au plan local. Si vous estimez que le langage utilisé est trop technique et que la pertinence de certains articles peut être difficile à déterminer, consultez les bases de données ou les répertoires de travaux de recherche locale (s'ils existent), en utilisant des mots-clés des sujets qui intéressent vos lecteurs. C'est un autre domaine où les experts locaux en qui vous avez confiance peuvent être utiles.

Les universités et les centres locaux  de recherche peuvent produire des articles de presse ou des supports de communication en langue locale. Si ce n'est pas le cas, essayez de nouer des liens avec des personnes travaillant pour ces institutions et susceptibles d'être informées de la publication des travaux de recherche.

Vous pouvez aussi consulter la documentation scientifique non conventionnelle qui inclut les articles qui n'ont pas été soumis à l'évaluation par les pairs. Dans ce cas, il est encore plus important d'avoir un avis extérieur. L'étude n'a probablement pas été validée par la communauté scientifique et doit donc être appréciée avec circonspection.

Plus vos liens avec la communauté locale de chercheurs seront étroits, plus vous serez informés des nouvelles études. Et n'oubliez pas : il ne s'agit pas toujours d'information, les enquêtes sur la recherche locale peuvent aussi intéresser vos lecteurs.

Des Foreurs de tige dans un pied de maïs

Adaptez la science au contexte local : établissez par exemple un lien entre les progrès de la sélection des plantes et les cultures résistantes aux parasites

Flickr/CIMMYT

Combler le fossé linguistique

Tout le monde a le droit d'être informé sur les progrès scientifiques qui pourront affecter la vie de chacun, c'est pourquoi il faudrait pouvoir informer les gens sur la science dans leur propre langue. Il revient aux journalistes scientifiques de combler le fossé linguistique et relever le défi de la traduction du jargon scientifique en un langage que le public peut comprendre.

Je fais du journalisme scientifique en langue arabe depuis plus de dix ans et voici mon conseil : simplifiez et traduisez fidèlement sans rendre votre article léger ; rendez-le attrayant pour vos lecteurs, et ainsi vous les accrocherez.

Bothina Osama est une journaliste scientifique baséee au Caire. Elle est la coordonnatrice régionale de SciDev.Net pour le Moyen-Orient et l'Afrique du Nord.

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