Rapprocher la science et le développement

  • Créativité technique: du besoin d'assurer une formation à l'échelle locale

Les efforts qui visent à promouvoir le développement durable doivent puiser dans les technologies développées à l'échelle locale, dictées par les besoins et les priorités des communautés.

Les produits de la science et la technologie (S&T) moderne, des pesticides chimiques aux moteurs à combustion émettant du carbone, sont fréquemment accusés -- non sans raison – de représenter une utilisation non durable des ressources de la planète.

Dans le même temps, la S&T propose une panoplie d'outils au service du développement durable -- des moyens de lutte contre les ravageurs, par exemple, qui travaillent avec, et non contre, les écosystèmes naturels, ou des dispositifs peu onéreux de production d'énergies renouvelables.

C'est le dilemme auquel nous faisons face. Nous ne pouvons rejeter les outils technologiques dans la quête d'un avenir durable. En même temps, sans une transformation radicale de la façon dont la société définit et utilise la S&T, il est peu probable que les modes actuels de croissance et d'utilisation des ressources évoluent.

Or, soutenir l'innovation locale dans le monde en développement pourrait jouer un rôle important d'une telle évolution, en encourageant le développement technologique du bas vers le haut, et nourrissant les compétences créatives et techniques des communautés.

Pour que le développement durable porte ses fruits, il faut puiser dans le potentiel de l'innovation locale pour répondre aux besoins et aux priorités définis localement, appliquer des solutions techniques que les communautés locales maîtrisent et ce de manière durable. Mais atteindre un tel objectif n'est pas sans difficultés.

Parler local

Cette semaine, nous publions une série d'articles qui présente ce sujet de façon détaillée, mettant en évidence la contribution potentielle de l'innovation locale au développement durable, et examinant les obstacles qui jonchent son chemin, ainsi que la manière dont ces derniers pourraient être surmontés.

Un article d'introduction par Adrian Smith de l'Université de Sussex, au Royaume-Uni, et ses collègues donne un aperçu global des innovations locales – quelles sont leurs caractéristiques fondamentales, comment divergent-elles et quels sont les différents regards - parfois contradictoires – qui sont posés sur cette innovation de genre alternatif.

Les auteurs y énumèrent un nombre croissant d'initiatives et de réseaux qui soutiennent l'innovation locale dans le monde en développement, et mettent en évidence certaines entraves à leur capacité de promouvoir le développement durable.

Trois articles d'opinion soulignent par ailleurs les questions clés des débats du moment.

Lawrence Gudza, un représentant de l'organisation Practical Action, basé au Zimbabwe, affirme que de trop nombreux projets d'assistance technique échouent parce qu'ils ne respectent pas les besoins et les priorités des communautés qu'ils sont censés bénéficier.

Une innovation réussie, soutient Gudza, nécessite un processus de dialogue et d'engagement dans lequel les avis locaux sont recensés et respectés.

Le spécialiste en innovation, Tony Marjoram, anciennement chef des programmes d'ingénierie à l'UNESCO (l'Organisation des Nations Unies pour l'éducation, la science et la culture), souligne que la technologie à l'échelle locale devrait bénéficier d'une plus grande attention dans l'agenda international de développement.

Renforcer la sensibilisation, prodiguer de meilleurs conseils commerciaux, exploiter le potentiel de la microfinance : selon Marjoram, pour encourager le savoir et l'innovation locales, les avenues possibles sont nombreuses.

Anil Gupta, fondateur du réseau Honey Bee, en Inde, plaide pour de nouveaux moyens de protection les droits des innovateurs locaux.

Il propose des accords de "technologie commons" -- inspirés du modèle des Creative Commons, qui gère certains des droits d'auteur sur les contenus publiés sur Internet -- ou la création d'un pool mondial des innovations dont les licences d'exploitation seraient délivrées aux pays en développement à un coût minime.

Enfin, les correspondants de SciDev.Net dans différentes régions du monde en développement dressent un constat sur certaines des nombreuses initiatives d'innovation locale actuellement en cours.

Pas si simple

Le tableau brossé par cette série d'articles – qui ne donne inévitablement qu'un aperçu partiel de ce vaste domaine - est à la fois prometteur et compliqué.

Sur le plan positif, il témoigne d'une renaissance des débats qui ont émergé vers la fin des années 1960 et le début des années 1970 sur les stratégies alternatives pour parvenir au développement technologique.

Dans le même temps, le débat sur la technologie locale a considérablement évolué au cours des 40 dernières années. Finie l'époque où le dogme du "small is beautiful" (que l'on pourrait traduire par 'plus c'est petit, plus c'est beau') constituait, pour certains, la réponse simple aux problèmes environnementaux de la planète.

Aujourd'hui, la nécessité de penser en termes de systèmes d'innovation, aussi bien au niveau national que local, est reconnue, tout comme l'impératif d'impliquer à la fois les hautes technologies et les technologies rudimentaires, proposant ainsi une vision plus réaliste des changements nécessaires pour le développement durable.

Or cette nouvelle perspective fait face à ses propres défis. Les systèmes d'innovation ne sont pas socialement ou économiquement neutres. Ils sont, en effet, le reflet des valeurs et des intérêts des systèmes politiques dans lesquels ils sont ancrés.

Là où des initiatives locales cherchent à promouvoir un système d'innovation à l'échelle communautaire, défiant les approches conventionnelles, elles peuvent rapidement se heurter au manque de soutien de ceux dont les intérêts sont mieux servis par les stratégies plus classiques.

Favoriser le changement

Le remède n'est pas évident. Toutefois, il est impératif d'accroître l'autonomie et l'initiative locales, en favorisant par exemple l'association des institutions (comme les laboratoires universitaires) à même de soutenir cette autonomisation dans le domaine technique.

Les gouvernements devraient suivre des politiques qui permettent à l'innovation locale de s'épanouir, par le biais de programmes de subventions par exemple, ou des formes de protection de la propriété intellectuelle axées sur les besoins de la communauté.

Les technologies de la communication ont un rôle important à jouer, car elles permettent aux personnes de communiquer et d'apprendre les unes des autres. Ainsi, l'une des principales motivations pour la création de SciDev.Net était de soutenir les progrès à l'échelle de la communauté en fournissant, grâce à Internet, un accès direct aux découvertes scientifiques.

La capacité des technologies comme les téléphones portables de faciliter le partage des connaissances entre chercheurs et communautés est de plus en plus évidente.

Les grandes initiatives en faveur du développement durable, comme les programmes gouvernementaux visant à promouvoir les énergies renouvelables, passent à côte de leur cible quand elles ne parviennent pas à puiser dans le potentiel des réseaux et la créativité sur le terrain.

Elles doivent se rallier à ce dynamisme à l'échelle des communautés et exploiter l'innovation locale d'une façon systématique pour promouvoir le changement à une plus grande échelle, tout en respectant les conditions préalables qui favorisent l'émergence d'innovations de ce genre.

Ces questions doivent être sur la table lors de la Conférence des Nations Unies sur le développement durable (Rio+20) au Brésil en juin prochain. Plus important encore, elles doivent constituer un thème central dans la définition de tous les objectifs retenus pour succéder à ceux du millénaire pour le développement.

David Dickson,
Rédacteur en chef, SciDev.Net

Cet article fait partie d'un Dossier spécial : Soutenir l'innovation locale.

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