Rapprocher la science et le développement

  • Des femmes scientifiques émérites : quelles sont les clés de leur réussite ?

Des femmes venant de la Jordanie, du Kenya, du Pakistan, du Prou et des Philippines disent expliquent SciDev.Net comment elles ont pu raliser leurs rves de carrire dans les sciences.

Le mariage, la maternit et la pauvret apparaissent comme des obstacles frquents la russite dans cette srie dentretiens mene par SciDev.Net avec six femmes scientifiques du monde en dveloppement.

Pourtant, mesure quelles partagent leurs histoires, mergent aussi certains ingrdients, facteurs communs du succs de ces femmes : une ambition personnelle, la prsence dune mre dtermine qui a surmont les obstacles pour veiller lducation de sa fille, et plus tard dans la vie, le soutien dun mari.

Mary Abukutsa-Onyango, 52 ans, professeur lUniversit Jomo Kenyatta dagriculture et de technologie, au Kenya. La carrire scientifique de Mary Abukutsa-Onyango a commenc avec une allergie dans lenfance. Comme elle ne pouvait pas manger des protines animales, sa mre qui savait que les lgumes traditionnels contenaient des lments nutritifs importants, lui en donnait. Cela a t le dbut dune passion de toute une vie qui a consist vanter les bienfaits de ces lgumes. Soutenue par son pre, qui la encourage tudier les sciences quelque chose dinhabituel pour un pre kenyan cette poque Abukutsa a fait carrire en combinant ses deux passions : la recherche et les lgumes traditionnels.

Abukutsa a t confronte au cours de ses recherches sur le terrain lopposition des agriculteurs quisoutenaient quen tant que femme, elle ne pouvait rien leur apprendre sur lagriculture. Sur le terrain, beaucoup de personnes regardent les femmes avec mfiance, explique-t-elle. Et ses collgues masculins ont dit que les femmes taient trop motives pour la science, et ils ne voulaient pas reconnatre votre mrite ... Jai appris parler pour moi-mme.

Pour ne rien arranger, les chercheurs taient sceptiques quant limportance des lgumes traditionnels -- et de la biodiversit en gnral. Personne ne voulait rien savoir. Le gouvernement du Kenya estimait que ce genre de recherche ntait pas une priorit.

Des dcennies plus tard, en 2010, Abukutsa a reu le Order of the Burning Spear (LOrdre de la Lance brlante), lune des plus importantes distinctions civiles du Kenya, pour son uvre. Cette anne, elle a reu un prix de lUnion africaine pour ses recherches sur la production des lgumes traditionnels dans les pays en dveloppement. Bon nombre parmi les femmes qui nous verront recevoir [ces prix] seront encourages ; cela influencera dautres jeunes scientifiques, espre-t-elle.

Rdiger proposition de financement sur proposition de financement ntait pas une tche aise. En fin de compte, Abukutsa a su identifier ses propres moyens pour financer des recherches en vue dappuyer son argument que les lgumes sont riches en vitamines et autres nutriments.

Quand jai essay de publier dans des revues internationales, elles nont pas voulu reconnatre mes travaux - non pas parce quils ntaient pas de bonne qualit, mais parce quils considraient ces cultures traditionnelles comme des mauvaises herbes, se rappelle-t-elle. Cest ainsi quelle a publi ses travaux dans des revues universitaires diriges localement.

Aujourdhui, il est agrable de voir de plus en plus dinitiatives nationales et internationales sur les aliments locaux. Jen dirige quelques-unes.

Fabiola Len-Velarde, 55 ans, physiologiste et prsidente de lUniversit Cayetano Heredia, au Prou. Fabiola Len-Velarde connait galement la frustration dtre ignore, vivant dans un pays qui na pas de ministre de la science et de la technologie et qui a consacr seulement 0,15 pour cent de son produit intrieur brut (PIB) la science au cours de la dernire dcennie.

Il y a sept ans, Len-Velarde sest lanc un dfi : si le pays ne soutient pas la recherche, cest moi de le faire. Depuis lors, la physiologiste -- devenue autorit internationale sur le mal daltitude et, selon les analystes, une candidate bien place pour tre la premire personne nomme ministre de la science au Prou si ce ministre venait tre cr -- a fait campagne sans relche pour mobiliser du soutien pour la science. Un Etat qui ninvestit pas dans la science et la technologie ne peut pas avancer, rsume-t-elle.

Son travail semble porter ses fruits, avec le lancement par le gouvernement du financement de bourses dtudes et des projets de recherche de US$10 millions, la cration des bureaux de brevets au sein du systme universitaire, et des discussions entames sur la construction dun parc technologique.

Len-Velarde juge essentiel de sensibiliser le public, et en particulier les femmes rurales, aux sciences. Jai pris [cela] comme un combat personnel, dans le but la fois dveiller lintrt des femmes rurales et davoir plus de femmes scientifiques dans les domaines o nous sommes [peu] reprsentes. Deux de ces domaines sont lingnierie et la physique, o moins de dix pour cent des chercheurs sont des femmes.

Une pouse et mre, Len-Velarde - qui a reu la Lgion dhonneur de la France le mois dernier - affirme quil est particulirement important que les femmes scientifiques persvrent lors du stade critique de leur vie - quand elles commencent avoir des enfants.

Pour elle, mener une carrire sans ngliger ses enfants et sa famille est une question complique ... jai senti que je devais faire un effort supplmentaire dans ma vie pour tre une bonne pouse, une bonne mre et une bonne scientifique.

Si les femmes veulent devenir des scientifiques de renom, avec dimportants projets et des publications ... elles doivent prendre la dcision de faire tout ce [quelles] veulent et bien le faire.

Lourdes Cruz, 69 ans, professeur lInstitut des sciences marines de lUniversit des Philippines Diliman, aux Philippines. Lourdes Cruz affirme que la maternit est lune des principales raisons du manque de femmes universitaires, que ce soit dans larchipel ou ailleurs. De nombreuses femmes aux Philippines obtiennent un diplme de premier cycle -- 60 pour cent des diplms en chimie sont des femmes par exemple -- mais peu dentre elles restent pour faire carrire dans les sciences.

Les femmes ont de plus grandes opportunits ici que dans la plupart des pays asiatiques, mais seulement 30 pour cent des laurats [de prix prestigieux] sont des femmes, affirme Cruz. Parfois, on doit choisir entre la carrire et la famille. Cruz affirme que cest lune des raisons pour lesquelles elle a choisi de rester clibataire.

Cruz a pass la majeure partie de sa vie tudier les toxines des cnes (escargots marins), ou conotoxines, utilises en neurosciences. Pour ses travaux, elle a reu un Prix LOral-UNESCO Pour les Femmes et la Science en 2010 - devenant ainsi la premire laurate philippine et mme du sud-est asiatique - et a t dsigne scientifique nationale des Philippines en 2006.

Ne dans une famille de chimistes, Cruz a publi plus de 120 articles. Pourtant, elle estime quelle a peine gratt la surface.

Cruz encourage les scientifiques tudier les possibilits de collaboration. Ses travaux sur les conotoxines, avec un scientifique philippin bas aux Etats-Unis, ont conduit au dveloppement dun mdicament, actuellement en essais cliniques, qui semble tre plus puissant que la morphine, pour le traitement des douleurs chroniques.

Il est trs important de collaborer avec dautres chercheurs et dautres groupes, en particulier pour des pays comme les Philippines, qui manquent dquipements, de matriels et de financement, affirme Cruz. Travailler avec dautres vous permettra de recevoir de nouvelles ides et vous ouvrira de nouvelles attitudes, qui sont importantes pour le dveloppement personnel des jeunes scientifiques.

Pour ceux qui choisissent davoir une famille, la collaboration est encore plus essentielle, dit-elle. Il faut rejoindre un groupe, un groupe de soutien ou des travaux en collaboration internationaux pour obtenir un financement. Le travail est devenu plus facile avec Internet puisque vous pouvez faire des recherches et communiquer directement. Nous navions pas cela avant.

Sawsan A. Oran, 57 ans, doyenne de la Facult des sciences lUniversit de Jordanie, Jordanie. Cest la guerre Iran-Irak, et non la maternit, qui a interrompu les plans de carrire de Sawsan A. Oran.

Oran est ne dans un village pauvre dans le gouvernorat de Tafila, au sud de la capitale, Amman. Son pre est mort quand elle avait deux ans, et sa mre illettre la encourage aller lcole, en esprant quun jour elle serait brillante.

Les possibilits dducation pour les femmes lpoque taient limites, et Oran reconnat quelle a eu la chance de terminer ses tudes secondaires. Elle avait pour ambition dtudier les sciences biologiques luniversit, bien que les capacits des femmes fussent souvent sous-estimes, particulirement en sciences.

Pourtant, Oran parvint convaincre son oncle et grand-pre la fois de financer ses tudes en licence, et de lui permettre de lobtenir lUniversit de Bagdad en Irak, puisque sa spcialit nexistait pas en Jordanie. Mais elle fut contrainte dabandonner son projet de matrise lorsque la guerre Iran-Irak clata en 1980. De retour en Jordanie, elle y pousa un professeur de botanique et eut trois enfants.

Prs de dix ans plus tard, le rve dOran de devenir une minente scientifique tait plus vivant que jamais. En 1989, accompagne de ses enfants, elle sest inscrite lUniversit de Reading, au Royaume-Uni, o elle a obtenu un doctorat en sciences biologiques. Depuis lors, elle a publi plus de 50 articles, a prsent des recherches plus de 80 confrences travers le monde, et est un membre actif de 14 associations scientifiques et environnementales.

En 2009, Oran a enfin ralis le rve de sa mre en devenant la premire femme doyen de la Facult des Sciences lUniversit de Jordanie, dont son mari est un membre.

De nos jours les choses sont diffrentes, dit-elle. Les filles peuvent faire toutes leurs tudes en Jordanie, sans le fardeau supplmentaire davoir sloigner de leur famille et de leur pays. Elle ajoute que la socit jordanienne est beaucoup plus ouverte lide de femmes scientifiques et reconnat plus volontiers leurs contributions.

Nanmoins, Oran conseille aux tudiantes des filires scientifiques et aux chercheuses de briser les contraintes sociales pour assouvir leurs ambitions scientifiques, et de convaincre leurs parents et leurs conjoints de limportance de leurs succs scientifiques et de leur impact sur le dveloppement de leurs pays. Trouver un quilibre entre une carrire scientifique et une famille prend du temps et demande des efforts, mais nest pas impossible.

Tazeen Mohsin, 42 ans, chercheuse en gntique lUniversit de Karachi, au Pakistan. La famille a jou un rle important dans la carrire de Tazeen Mohsin, en particulier quand son cancer du sein fut diagnostiqu en 2008.

Mohsin terminait alors un doctorat en gntique biochimique des plantes et fut contrainte de laisser ses tudes en suspens pendant presque une anne, pendant sa radiothrapie, chimiothrapie et chirurgie.

Actuellement en rmission, elle a obtenu son doctorat et sa thse a t publie. Elle a galement reu un Prix pour jeunes scientifiques, une subvention de recherche de trois ans qui lui permettra de poursuivre ses recherches sur lamlioration de la glutine, une protine nutritive, prsente dans le pain.

Mohsin reconnait que son mari la soutenue tout au long de sa carrire et la aide trouver un quilibre entre ses recherches, lenseignement et ses responsabilits familiales.

Le soutien [du] mari est trs important - cest comme si un monde totalement nouveau souvre vous, dit-elle. Jai bnfici dune aide prcieuse de mon mari. Mais tout le monde na pas cette mme chance.

Elle se souvient dune autre femme chercheuse qui sest marie aprs avoir obtenu sa matrise en philosophie. Elle a essay de faire le doctorat plusieurs reprises, mais ne pouvait pas poursuivre ses recherches en raison dun manque de soutien de la part de son mari et de ses beaux-parents.

Les femmes scientifiques sont confrontes de nombreux obstacles dans la socit pakistanaise, dit Mohsin. Elles sont moins enclines tudier les sciences, cause dun manque dinvestissement dans lducation des filles. Les parents investissent galement moins dans les tudes suprieures de leurs filles parce quils sattendent gnralement ce quelles restent la maison une fois maries.

La pauvret est un autre obstacle. Bien que Mohsin ait perdu son pre un jeune ge, elle navait pas de difficults financires grce aux importants revenus que la famille tirait de ses terres. Pour les femmes moins fortunes, les bourses et les subventions sont les seules options.

Elle affirme quil est important pour les femmes scientifiques dtre en mesure de partager leurs expriences, quelque chose qui leur fait actuellement dfaut. Elle suggre un forum physique ou virtuel o les femmes peuvent partager des ides et changer des recherches.

Pourtant Shazia Anjum, 39 ans, chercheuse associe lUniversit de Saskatchewan, au Canada, na pas limpression que les femmes soient dsavantages dans sa sphre de travail au Pakistan.

[Au Pakistan], les femmes ont leur libert. Je vois les femmes travailler avec les hommes. Je ne me sens pas victime de discrimination, dit Anjum, qui a plus de dix ans dexprience en matire de recherche en chimie et tait auparavant professeur adjoint au HEJ Research Institute of Chemistry, (Institut de recherche H.E.J. de chimie)du International Center for Chemical and Biological Sciences in Karachi (Centre international des sciences chimiques et biologiques), Karachi. Elle admet que cela ntait peut-tre pas le cas il y a cinq ans, mais estime que la mondialisation a prcipit le changement au Pakistan.

Les gens sont plus informs sur ce qui se passe ailleurs dans le monde et ont ralis que des progrs ne peuvent pas tre raliss si plus de 50 pour cent de la population reste la maison ne rien faire, dit-elle.

Anjum, qui a visit la Malaisie et lEspagne pour son perfectionnement professionnel, est auteur et co-auteur de plus de 80 articles scientifiques et a reu un brevet amricain pour lisolation de quatre composs antibactriens et antidiabtiques du myrte arbuste feuilles persistantes au Pakistan. En 2006, elle a reu le Prix prsidentiel Izaz-i-Kamal, que peu de femmes ont reu.

Le pre dAnjum est mort quand elle tait trs jeune, cest ainsi que sa mre a dcid daller lcole -- la premire femme de sa famille le faire -- pour gagner largent dont elle aurait besoin pour lever ses deux filles. Je me souviens que jtais en troisime anne, quand ma mre faisait ses examens pour la huitime anne, se rappelle Anjum.

Lorsque Anjum a choisi dtudier la chimie, elle est devenue la premire femme de sa famille aller luniversit. Ctait un dfi pour moi. Jai d parler fort et convaincre ma mre que jtais engage, dit-elle.

Anjum a rcemment dcid de retourner au Pakistan pour poursuivre sa carrire dans son pays natal, et elle espre mettre en place un institut de recherche dans sa ville natale de Bahawalpur.

Selon Anjum, le vritable dfi auquel la communaut scientifique est confronte au Pakistan nest la discrimination sexuelle, mais labsence dinfrastructures et la diminution des soutiens politique et financier la recherche. Le rgime actuel au Pakistan, qui est arriv au pouvoir en 2008, ne soutient pas la science, dit-elle. Ils ninvestissent pas des fonds dans lenseignement suprieur. On assiste une norme fuite des cerveaux.

Combler le foss

Les femmes scientifiques comme Anjum sont encore lexception plutt que la rgle. La plupart dentre elles estiment que beaucoup reste faire pour briser les strotypes et combler la disparit entre les sexes, en particulier au sommet.

Les femmes scientifiques elles-mmes ont un rle cl jouer dans la formation de plus de femmes scientifiques de haut niveau, dit Mary Abukutsa-Onyango. Seules les femmes occupant des positions de leadership dans le domaine des sciences auront un impact sur celles qui sengagent [ poursuivre une carrire dans la recherche]. Elle estime que les programmes de mentorat - tels que le Programme femmes africaines dans la recherche et le dveloppement agricole (African Women in Agricultural Research and Development), qui associe des chercheurs en herbe avec des professionnels de haut niveau -- peuvent finalement permettre datteindre cet objectif.

Entretiens ralises par Joel D. Adriano, Hanan El-Kiswany, Smriti Mallapaty, Zoraida Portillo, Yojana Sharma et Suhail Yusuf.

Cet article fait partie dun nouveau Dossier spcial sur Stratgies pour surmonter les barrires de genre en science.

Republier
Nous vous encourageons à reproduire cet article en ligne ou sur support papier. La reproduction est libre de droit, suivant les termes de notre licence Creative Commons. Nous vous prions cependant de suivre ces directives simples :
  1. Vous devez créditer nos auteurs.
  2. Vous devez créditer SciDev.Net — dans la mesure du possible, veuillez insérer notre logo, avec un rétrolien vers l’article originel.
  3. Vous pourriez aussi simplement publier les premières lignes de l’article et ajouter ensuite la mention: "Veuillez lire l’intégralité de l’article sur SciDev.Net", avec un lien vers l’article originel.
  4. Si vous souhaitez aussi reprendre les images publiées avec cet article, veuillez vérifier avec les détenteurs de droits d’auteur que vous êtes autorisés à les utiliser.
  5. Le moyen le plus facile de reproduire l’article sur votre site est d’intégrer le code ci-dessous. 
Pour plus d’informations, veuillez consulter notre page media et nos conseils pour la reproduction.