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Q&R: Gérer l’après-Paris
  • Q&R: Gérer l’après-Paris

Crédit image: Flickr/UNUTK

Lecture rapide

  • L'accord de Paris tient compte de préoccupations-clés exprimées par les Africains

  • Le continent doit rédiger des plans de réduction tenant compte de son contexte

  • Les 100 milliards de dollars d'aide prévus pour l'adaptation seront disponibles dès 2020.

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La conférence de Paris sur les changements climatiques s'est achevée samedi avec un accord ambitieux visant à contenir le niveau de réchauffement de la planète à 2 degrés Celsius par rapport à l'ère préindustrielle. Youba Sokona est conseiller spécial en développement durable, au South Centre, à Genève, une organisation intergouvernementale spécialisée dans l’analyse des questions liées au developpement. Il est également membre du Groupe Inter-Etats d’Experts sur le Climat (GIEC). Au lendemain de la Conférence, il se prononce sur l’accord et ses implications pour l’Afrique.

La conférence de Paris sur les changements climatiques vient de s’achever. Pouvez-vous nous expliquer en des termes concrets, quel en était l’enjeu principal ?
 
La Convention-cadre des Nations Unies sur les changements climatiques a pour objectif fondamental de veiller à la limitation du processus mondial de réchauffement de la terre, noté par les experts scientifiques mondiaux.
 
Les scientifiques ont établi que pour diverses raisons, le niveau de réchauffement climatique a s’est accru de 0,8 à 0,9 degré Celsius par rapport à l’ère préindustrielle. Ce qui est sur le tapis, c’est de ne pas dépasser 2 degrés à la fin du siècle.
 
Il faut absolument qu’on puisse avoir des réductions drastiques et décarboner totalement la production d’énergie et l’économie, par le redéploiement des énergies renouvelables et, dans une certaine mesure, préserver l’environnement.
 
En ce qui concerne la conférence de Paris, à proprement parler, peut-on dire que l’Afrique sort satisfaite de l’accord du 12 décembre ?
 
Il est difficile de dire si un groupe de pays ou un autre sort satisfait de cet accord, parce qu’un accord, par définition, est le fruit d’un compromis. Ce n’est pas facile de réunir 195 pays sur un problème aussi complexe que celui-ci. Il est évident qu’il y a des aspects précis qui intéressent l’Afrique, comme il y en a où elle pourrait se sentir lésée ou incomprise, à tout le moins.
 
Ce qui est sûr, c’est que les Africains ont plaidé pour la prise en compte des questions liées à l’adaptation, aux pertes de profit et aux finances. Je crois que toutes ces questions ont été prises en compte dans l’accord. Il est important de noter aussi que les Africains ont réussi à lancer l’initiative africaine sur les énergies renouvelables, qui a reçu un soutien unanime des pays du Nord, qui ont annoncé un appui financier de l’ordre de 10 milliards d’euros. Je crois que sur la base de ces quelques éléments d’appréciation, on peut estimer que l’Afrique s’en sort plutôt bien.
 
Les pays africains mettaient, lors des négociations, davantage l’accent sur l’adaptation plutôt que l’atténuation et insistaient sur les questions de transfert de technologie. Au lendemain de la conférence de Paris, peut-on estimer qu’ils ont eu gain de cause ?
 

“Les CPDN [Contributions prévues déterminées au niveau national] doivent être adossées aux priorités des pays. Ces documents, rédigés par des consultants étrangers, ne sont pas suffisamment partagés, discutés et appropriés par toutes les parties prenantes dans les pays africains.”

Youba Sokona
Membre du GIEC

Tout dépend de la manière dont ils vont gérer la mise en œuvre de cet accord. Il faut déjà que cet accord soit ratifié et que les pays africains se préparent pour tirer parti de ce qui a été négocié et acquis. Donc, s’ils ont une attitude proactive, ils pourront tirer le meilleur parti de cet accord, tant en termes d’adaptation qu’en termes de transfert de technologie.
 
En tant qu’expert, quelles recommandations formuleriez-vous a l’endroit des dirigeants africains, afin qu’ils tirent le meilleur parti possible de cet accord ?
 

Mon conseil, c’est de décliner l’accord de manière professionnelle, ensuite de définir les priorités au niveau national afin que les Etats puissent aligner leurs objectifs de développement et les objectifs liés à sa mise en œuvre. C’est ce qu’on appelle les INDCs [Intended Nationally Determined Contributions,  Contributions prévues déterminées au niveau national, NDLR]. Personne d’autre ne le fera à leur place. 
Les CPDN (Contributions prévues déterminées au niveau national) doivent être adossées aux priorités des pays. Ces documents, rédigés par des consultants étrangers, ne sont pas suffisamment partagés, discutés et appropriés par toutes les parties prenantes dans les pays africains.
 
Je vous remercie d’aborder la question des INDCs. L’accord de Paris prévoit une enveloppe de 100 milliards de dollars pour accompagner les pays en développement dans leurs efforts d’adaptation. En ce qui concerne l’Afrique et au regard des besoins exprimes par les pays dans leurs plans nationaux, cette somme vous paraît-elle suffisante ?
 
Je ne saurais vous le dire. Je constate juste que des consultants ont débarqué dans les pays africains pour appuyer les gouvernements dans le cadre de l’élaboration de leurs INDCs. Pour ma part, je ne donne pas trop de crédit aux documents confectionnés, parce que cela prend normalement plus de temps pour élaborer de tels plans. Il faut que ces dossiers soient adossés aux plans de développement, au niveau national. Cela requiert beaucoup plus de sérieux. Cela étant, il est évident que l’adaptation des pays africains va requérir des moyens relativement élevés. Il est donc important que ce travail se fasse avec beaucoup plus de professionnalisme et de sérieux.
 
Finalement, au sujet des 100 milliards de dollars promis aux pays du Sud, il y a comme une incertitude sur le calendrier de décaissement. Certaines sources affirment que l’enveloppe devrait être disponible à partir de 2020, tandis que d’autres soutiennent qu’elle serait libérée d’ici à 2020. Qu’en est-il exactement ?
 
En tenant compte des COP précédentes, ce qui avait été annoncé, c’est que cette somme serait versée à partir de 2020, à raison de 100 milliards de dollars par an.
 
Entre-temps, il n’y aura donc pas de ressources financières disponibles pour accompagner les politiques d’adaptation des pays africains…
 
De toutes les façons, les émissions évoluent de manière exponentielle. On n’a pas encore amorcé la phase de réduction des émissions.
 
Trois pays africains – la Libye, le Nigeria et l’Angola – n’ont pas déposé de contributions en matière de INDC. Comment expliquer cela ?
 
Je crois qu’il ne faut pas fantasmer sur les contributions. Il ne s’agit que d’intentions de réduction d’émissions de CO2, pour marquer l’existence d’une volonté politique nécessaire et essentielle, certes, mais pas suffisante. Après, il faudra que les pays mettent le pied à l’étrier dès que l’accord de Paris sera ratifié, qu’on puisse se mettre au travail. Cela suppose bien entendu de rassembler un certain nombre de conditions et l’accès aux technologies n’est pas, à cet égard, la moindre.
 
Certes, il est important qu’un accord ait été conclu, mais il n’a pas encore été signé et les mécanismes de mise en œuvre n’ont pas encore été définis. On n’est pas dans une logique où les premiers pays à avoir soumis leurs contributions seront les premiers servis.
 
L’accord est ouvert à signature à partir de 2016 et jusqu’en 2017. Il faudrait que les parlements des parties approuvent cet accord.  
 
Certains participants à la Conférence de Paris regrettent le fait que l’accord ne soit pas contraignant. Quels risques cela comporte-t-il pour sa mise en œuvre ?
 
Le problème, c’est que si on veut réellement parvenir à l’objectif de réduction de l’ordre de 2% par an, il faudrait que les contributions soient en harmonie avec ce qui a été défini par la science, c’est-a-dire des réductions drastiques.
 
Mais si on laisse le champ libre à chacun de faire ce qu’il veut, cela risque de créer des problèmes. Cependant, il ne faut pas occulter le fait que les Américains ont manifesté leur opposition à tout accord contraignant. Tout le monde le sait. Or, sans les États-Unis, je ne vois pas comment on peut arriver à mettre en œuvre un accord de cette nature. C’est pourquoi je disais tantôt que l’accord de Paris est le fruit d’un compromis.


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