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Les chercheurs en énergie solaire veulent éclairer l'Afrique
  • Les chercheurs en énergie solaire veulent éclairer l'Afrique

Crédit image: Flickr/Solar Electric Light Fund (SELF)

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Un nouveau réseau de chercheurs africains pourra-t-il impulser l'énergie solaire sur le continent ? Christine Ottery mène l'enquête.

Ce fut une surprise pour Daniel Egbe de découvrir, à l'occasion d'une conférence en 2010 en Tunisie, que deux de ses confrères ne se connaissaient pas alors qu'ils étaient tous deux chercheurs en énergie solaire venus d'Afrique.

C'est pourquoi le chercheur camerounais présenta Teketel Yohannes, professeur à l'Université d'Addis-Abeba, en Ethiopie, à Samir Romdhane, professeur à l'Université de Bizerte, en Tunisie.

De cette rencontre est né le Réseau africain pour l'énergie solaire (Ansole) qui œuvre à l'exploitation du savoir-faire local pour l'électrification du continent.

« J'avais dit, 'Voyons, si nous autres Africains pouvons nous asseoir et travailler ensemble'», confie à SciDev.Net, Egbe, Le professeur de chimie organique à l'Université Johannes Kepler à Linz, en Autriche. poursuit : « Nous nous sommes rendu compte que nous travaillions dans des domaines connexes, à savoir les semi-conducteurs et l'énergie solaire, et c'est ainsi qu'Ansole est né ».

C'est un rêve obsédant, celui d'exploiter le soleil abondant sur un continent dépourvu d'énergie pour garantir un avenir meilleur pour tous. Mais les chercheurs africains en énergie solaire ont de nombreux défis à relever.

Au nombre des freins opposés à ce secteur, on compte les talents perdus du fait de la
fuite des cerveaux, le manque de financement pour concrétiser les idées, l'insuffisance de liens entre collègues ayant la même ambition sur le continent, et peu d'occasions pour inciter les scientifiques à s'intéresser à l'énergie solaire.
 

Naissance d'un réseau


L'Ansole a été officiellement lancée il y a un an en Autriche, à l'occasion d'un événement auquel participaient des chercheurs en énergie venus de pays comme l'Algérie, le Cameroun, la Côte d'ivoire, l'Ethiopie, le Maroc, le Nigéria, l'Afrique du Sud et la Tunisie.

Sa mission consiste à renforcer les liens non seulement en Afrique mais aussi entre les pays africains et le reste du monde, et c'est pourquoi des chercheurs venus d'Europe, de Turquie et des Etats-Unis étaient également présents. Ce réseau compte aujourd'hui 200 membres environ, pour la plupart des scientifiques, issus de 22 pays africains et de dix pays non africains.

« Nous voulons que la génération à venir n'ait pas le souci de l'endroit où elle étudiera, ou de savoir avec qui elle travaillera », explique Getachew Adam, un membre d'Ansole qui prépare un PhD à l'Université d'Addis-Abeba en Ethiopie. « Nous voulons que les chercheurs africains s'unissent [pour résoudre] les problèmes énergétiques de l'Afrique.

Le logo de l'Ansole

Ce jeune réseau espère devenir une organisation panafricaine de recherche et de formation

ANSOLE

Egbe affirme que les pays d'Afrique sub-saharienne ont besoin de moyens financiers et d'une recherche coordonnée pour exploiter l'énergie solaire.

Mammo Muchie, directeur de publication et fondateur de l'African Journal of the Science, Technology, Innovation and Development, estime, dans un entretien accordé à SciDev.Net, que l'énergie solaire deviendra la principale source d'énergie renouvelable sur le continent par la seule grâce d'une coordination de la recherche, de la formation, de la conception et de l'ingénierie.

« Notre démarche consiste à renforcer les capacités, surtout lorsqu'il s'agit de la recherche », ajoute Egbe qui est l'actuel coordonnateur d'Ansole.

« Grâce à notre réseau, de nombreux chercheurs africains, surtout physiciens et chimistes orientent maintenant leurs travaux vers l'énergie solaire et les énergies renouvelables».

Le Réseau veut aussi accroître la formation à un niveau universitaire et promouvoir l'utilisation de l'énergie solaire décentralisée au moyen de programmes éducatifs en langues locales.


De grandes ambitions


L'organisation en réseau des chercheurs est la clé du problème, surtout dans un domaine où les scientifiques du continent collaborent peu avec ceux de pays plus riches, sur un continent où voyager coûte cher et nécessite beaucoup de temps.

L'Ansole offre une plateforme pour associer la construction de réseaux en ligne et dans le monde réel.

Chaque année au mois de février, des 'Journées Ansole' mettront en contact des chercheurs africains et des collaborateurs internationaux, annonce Egbe.

Les premières de ces journées se tiendront ce mois-ci (du 17 au 19 février) au Cameroun, et seront suivies en 2013 par une rencontre similaire en Afrique du Sud.

Les chercheurs africains seront également en mesure de lancer de nouvelles collaborations à travers le site Internet de l'Ansole, qui comprendra une base de données des chercheurs en énergie solaire et établira des liens entre ceux-ci pour l'élaboration de propositions conjointes visant les financements rares.

Mais, les chercheurs africains pourront-ils rattraper leur retard au point de devenir les leaders de la recherche en énergie solaire ?

Cédric Philibert, expert en énergies renouvelables à l'Agence internationale de l'énergie, pense que l'Afrique « n'est pas encore un acteur important de la recherche 'pure' en énergie solaire », qui inclue des spécialités comme les technologies photovoltaïques, l'énergie solaire concentrée et la recherche sur les combustibles solaires [comme la photosynthèse artificielle].

«Il n'est pas réaliste d'espérer voir les Africains rivaliser avec d'autres continents dans le domaine déjà très avancé des panneaux photovoltaïques à base de silicium », reconnaît Egbe. « Mais les membres d'Ansole soutiennent [qu'ils peuvent] faire de la recherche compétitive au plan international sur les photovoltaïques composés de polymères organiques et de fibres de silicium ».

Traditionnellement, le silicium est utilisé en tant que semi-conducteur absorbant la lumière dans les cellules photovoltaïques, mais les photovoltaïques organiques utilisent des molécules à base de carbone pour conduire la lumière et créer une charge électrique.

Yohannes, le cofondateur éthiopien et actuel représentant régional de l'Ansole en Afrique de l'Est, déclare que « la recherche sur les cellules photovoltaïques a retenu l'attention des chercheurs au cours des trois dernières décennies, en raison de la facilité de transformation, du faible coût et de la flexibilité des cellules photovoltaïques à base de polymères organiques ».

Le faible coût relatif de la technologie solaire organique et les modestes infrastructures qu'elle nécessite en font une technologie particulièrement attractive pour les chercheurs africains.

« Avec un modeste pécule, vous pouvez construire vos laboratoires de recherche et mener des études. Sur ce niveau, nous pouvons concurrencer les Européens et les Américains », affirme Egbe.

« Lorsqu'il est question de la recherche à base de silicium, il faut beaucoup d'argent et une salle propre, ce qui coûte très cher ».


Toutefois, les semi-conducteurs organiques restent inefficaces, le ratio entre la lumière du soleil à l'entrée et la production d'énergie à la sortie étant faible, et ils se dégradent quand on les expose à l'air ou à l'eau.

Les chercheurs africains comme Yohannes et le doctorant Adam, qui étudient le photovoltaïque organique, recherchent des solutions à ces obstacles.


Selon Egbe, dans le même temps, l'autre domaine où les chercheurs africains peuvent faire avancer la science est celui de l'énergie solaire thermique.

Cette forme d'énergie utilise des concentrateurs solaires, des panneaux ou des tours pour recueillir la lumière du soleil et produire de la chaleur ou de l'électricité.

Solar power plant, Morrocco

L'énergie solaire a un énorme potentiel en Afrique

Flickr/World Bank Collection

Bertrand Tchanche, chercheur camerounais spécialiste des fluides thermiques à l'Université agricole d'Athènes, en Grèce, confirme qu'il existe un potentiel pour que les chercheurs africains progressent dans la recherche sur le solaire thermique.

Mais, précise-t-il, « Le manque d'infrastructures de recherche et de moyens financiers sont des freins majeurs ».
 

Une œuvre de longue haleine


L'Ansole enregistre déjà quelques succès dans la mise en place de réseaux.

Par exemple, depuis le lancement d'Ansole, Adam bénéficie des précieux conseils de professeurs basés en Afrique du sud, ce qui lui a permis de travailler dans un pays et d'obtenir des conseils spécialisés d'un autre pays.


Dans le cadre de ses efforts de construction de réseaux en ligne, l'Ansole a organisé un webinaire au travers du projet de nanotechnologies, ICPC Nanonet, en septembre.

Pendant son exposé, Abdelfattah Bhardadi, professeur à l'Université de Rabat au Maroc, a révélé qu'il disposait de financements, mais manquait de candidats pour cinq postes de niveau PhD dans son département, et qu'il était à la recherche d'étudiants originaires d'Afrique sub-saharienne.

« L'Ansole peut contribuer au déplacement des étudiants d'un pays à l'autre, des pays pauvres vers les pays riches, ainsi l'information commencera à circuler entre les institutions », soutient Egbe.

L'un des objectifs à moyen terme de l'Ansole est de mettre sur pied un programme d'échanges permettant aux étudiants de travailler dans diverses institutions à travers le continent africain, contribuant ainsi à la diffusion du savoir.

Mais l'ambition à long terme de l'Ansole est de créer un nouveau centre de recherche africain sur les énergies renouvelables, et de lancer aussi un programme postuniversitaire en énergies renouvelables.

Chaque grande région du continent pourrait même avoir son centre, affirme Egbe. L'Ansole ne manque pas d'ambition, mais son potentiel peut être limité par le manque de moyens financiers.

Pour lui permettre de continuer à fonctionner en attendant que sa demande de statut d'organisation caritative aboutisse, Egbe a déjà utilisé ses propres moyens, même s'il refuse de dire combien il a dépensé à ce jour.

Il engloutit la moitié de son temps à faire du bénévolat pour l'Ansole, qui bénéficie du soutien de son université.

« Nos projets ont besoin de financement, dit-il. J'espère que l'Onu peut soutenir de telles initiatives, étant donné qu'elle a déclaré 2012 année des énergies renouvelables, et que celles-ci sont essentielles pour la protection de l'environnement ».

Pour les événements à venir, notamment la réunion prévue au Cameroun, l'Ansole a besoin de 90.000 US $.

Jusqu'ici, elle a reçu des promesses de plusieurs organisations mais l'argent dont elledispose est encore loin du budget nécessaire.

L'Ansole espère pouvoir relever les défis de financement en attirant des investissements internationaux d'entreprises spécialisées en énergie solaire.

Pour Philibert, cette approche de collaboration public-privé peut transformer la recherche en énergie solaire en Afrique, surtout en Afrique du Nord et en Afrique australe où des acteurs du public et du privé ont la volonté de créer une industrie du solaire.

Egbe semble optimiste: « Nous sommes convaincus qu'à long terme, cette initiative va contribuer au développement de l'Afrique ».

Voir ci-dessous une courte vidéo d'Egbe parlant de l'Ansole:
 


 

Voir ci-dessous, un exposé d'Egbe sur l'Ansole:
 


 

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