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Le Sahel, potentiel château d'eau de l'Afrique
  • Le Sahel, potentiel château d'eau de l'Afrique

Crédit image: David Ruiz

Lecture rapide

  • Un réchauffement de plus de 2° engendrerait un changement des régimes climatiques

  • Selon les chercheurs, cet énorme changement pose un grand défi d'adaptation

  • Mais un expert estime que plusieurs autres facteurs méritent d'être intégrés

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De nouveaux modèles issus d'une étude prédisent que le changement climatique pourrait transformer le Sahel, l'une des régions les plus sèches d'Afrique, en une zone très humide.
 
Pour la première fois, les scientifiques ont trouvé des preuves dans des simulations informatiques d'un possible changement brutal des fortes pluies saisonnières dans le Sahel, une région qui a été caractérisée jusqu'à présent par une extrême sécheresse.
 
Ils ont en effet détecté un mécanisme d'auto-amplification qui pourrait se déclencher au-dessus d'un seuil de réchauffement climatique de l'ordre de 1.5 à 2 degrés C au-dessus des niveaux préindustriels, ce qui constitue la limite pour l'élévation de la température mondiale dans l'Accord de Paris  sur le climat.

“L'énorme changement potentiel auquel nous pourrions assister pose clairement un énorme défi d'adaptation au Sahel.”

Anders Levermann
PIK


Bien que le passage de ce nouveau point de basculement soit potentiellement bénéfique, le changement pourrait être si grand qu'il représenterait un défi d'adaptation majeur pour une région déjà troublée.
 
"Plus de pluies dans une région sèche peuvent être de bon augure", a expliqué à SciDev.Net l'auteur principal de l'étude, Jacob Schewe, de l'Institut de Potsdam pour la recherche sur l'impact climatique (PIK).
 
"Mais dans le Sahel sec, il semble y avoir une possibilité que le réchauffement améliore la disponibilité de l'eau pour l'agriculture et le pâturage", relève Jacob Schewe.
 
Cette hypothèse est confirmée par Anders Levermann, co-auteur de l'étude et enseignant en dynamique des systèmes climatiques à Potsdam, qui précise que l'étude n'ayant pas pour objet d'évaluer les impacts sur le terrain, les chercheurs ne se sont pas appesantis sur la question.
 
Cependant, il estime que le scénario envisagé constituerait une chance de reverdissement unique pour le Sahel.
 
"L'ampleur absolue du changement possible est étonnante - c'est l'un des rares éléments du système terrestre dont nous pourrions être bientôt témoins du basculement. Une fois que la température approchera le seuil, le régime de pluviométrie pourrait changer en quelques années", ajoute-t-il.
 
Pour parvenir à leurs conclusions, les chercheurs ont utilisé des dizaines de systèmes de simulation par ordinateur de pointe.
 
Ces simulations indiquent en moyenne, une faible tendance humide pour le Sahel sous un changement climatique sans relâche ; il est donc évident qu'il y aura probablement plus de pluie dans la région dans un monde qui se réchauffe.
 
Les scientifiques ont ensuite examiné de plus près les simulations qui montrent la plus grande variabilité de volume pluviométrique - de 40 à plus de 300% de pluies supplémentaires.
 
A noter que d'autres simulations ne présentent qu'une légère augmentation, voire de légères diminutions.
 
Ils ont trouvé que, dans ces simulations humides, lorsque les océans environnants sont chauds, les précipitations du Sahel augmentent subitement et sensiblement.
 
Pendant la même période, les vents de la mousson qui soufflent de l'océan Atlantique vers l'intérieur du continent deviennent plus forts et s'étendent vers le nord.
 
Cela rappelle les périodes de l'histoire de la terre au cours desquelles, selon les découvertes paléoclimatiques, les systèmes de mousson africains et asiatiques alternaient entre humide et sec, parfois assez brusquement.
 
Adaptation
 
Pour Anders Levermann, "l'énorme changement potentiel auquel nous pourrions assister pose clairement un énorme défi d'adaptation au Sahel."
 
Le chercheur note que de la Mauritanie et du Mali dans l'Ouest, au Soudan et à l'Érythrée dans l'Est, plus de 100 millions de personnes sont potentiellement touchées et sont déjà confrontées à une multitude de problèmes liés à l'instabilité, y compris la guerre.
 
En particulier dans la période de transition entre les conditions climatiques sèches d'aujourd'hui et les conditions potentiellement beaucoup plus humides de la fin du siècle, le Sahel pourrait subir des années de variabilité difficile à déterminer, entre sécheresse et inondations.
 
"De toute évidence, l'agriculture et l'infrastructure devront relever ce défi", explique encore Anders Levermann.
 
"Dans la mesure du possible, pour que le Sahel sec ait beaucoup plus de pluies, la dimension du changement exige une attention urgente".
 
Pascal Sagna, professeur de climatologie à l'université Cheikh Anta Diop de Dakar, confirme que "les modèles climatiques actuels prévoient une très grande variabilité de la pluviométrie au niveau du Sahel", mais relève une grande difficulté à prévoir le comportement du Sahel à l'échelle de 20 ou 30 ans.
 
Le chercheur sénégalais note par ailleurs qu'il n'y a pas que le facteur thermique qui joue dans les précipitations.
 
"Les précipitations, c'est un ensemble de mécanismes impliquant les vents, les océans, le couvert végétal, etc., qui peuvent aboutir à une bonne ou une mauvaise pluviométrie", a-t-il déclaré dans une interview à SciDev.Net.
 
"Ramener la pluviométrie à la simple question des températures, c'est du domaine du possible, mais il ne faudrait pas négliger les autres paramètres qui permettent d'expliquer les variations", a-t-il nuancé.
 
Mais pour lui, la perspective d'une forte sécheresse dans la zone de transition, si elle devait se confirmer, serait de nature à inquiéter.
 
"Nous sommes déjà dans un contexte relativement sec ; parler d'une forte sécheresse – ce qui supposerait un déficit pluviométrique encore aggravé – plongerait les populations dans un désarroi total", a déclaré Pascal Sagna.
 
"Les ressources agricoles sont déjà affectées aujourd'hui, les ressources en eau s'amenuisent progressivement, le couvert végétal est en voie de disparition, avec la raréfaction de la pluviométrie."
 
Selon le climatologue, la plupart des études récentes parlent plutôt d'une amélioration générale de la pluviométrie, qui tendrait à contredire l'hypothèse d'une sécheresse à très court terme.

Références

DOI: 10.5194/esd-8-495-2017
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