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  • Pourquoi l’alerte aux catastrophes et le développement sont indissociables

Pour Andrew Collins, spécialiste des politiques de prévention des catastrophes, pour assurer l'implication des populations dans les alertes rapides, il faut comprendre leurs expériences, leur comportement ainsi que des obstacles auxquels ils font face.

La prévision des catastrophes a un caractère très incertain qui tend à anéantir les efforts de réaction aux alertes rapides. Au Bangladesh, par exemple, où il existe de nombreux aléas climatiques, les populations préfèrent risquer leur vie en gardant leur bétail ou leurs maisons au lieu de se réfugier dans un abri anticyclonique.

Cette prise de risque par les pauvres est un phénomène répandu, et c'est pour cette raison que les mesures rapides doivent tenir compte des questions de développement, au sens large, qui sous-tendent leurs décisions. Pour les communautés les plus exposées aux catastrophes, cela passe par la transmission d'une culture de réduction des risques, qui s'inscrit dans des efforts de lutte contre la pauvreté.  

Lorsque les populations parviennent à réduire leur charge quotidienne de travail, elles libèrent du temps, de l'énergie et des compétences qu'elles peuvent consacrer aux efforts de réduction des risques liés aux aléas. Ce n'est qu'une fois que les communautés pourront s'approprier l'élaboration et la mise en œuvre des systèmes d'alerte rapide qu'elles prendront des mesures rapides en conséquence, et qu'elles seront motivées par les avantages qu'elles peuvent en tirer.  

Qu'est-ce qui détermine le comportement ?

En plus de la disponibilité de la technologie et des connaissances, l'efficacité des systèmes d'alerte rapide est fonction des facteurs qui déterminent le comportement individuel ou de groupe.

Les gens se font mutuellement beaucoup plus confiance lorsque des mesures de prévention d'une catastrophe doivent être prises ; les gouvernements et les efforts de secours se doivent d'assimiler ce climat de confiance régnant entre les individus d'une communauté (par exemple, en milieu de travail), pour éviter de prendre des mesures allant à l'encontre de cette confiance.   Pour autant, bâtir la confiance et la capacité des gouvernements à travailler dans ce contexte relève de processus complexes. Il est nécessaire de comprendre la complexité des rapports et des perceptions sociaux pour promouvoir la prise de mesure rapide, efficace et durable.

Le processus d'implication des communautés dépend des facteurs culturels qui influencent le comportement. Il s'agit notamment des croyances en la volonté divine ('pourrais-je, quoiqu'il arrive, survivre si Dieu le veut ?'), les traditions pastorales et les personnalités individuelles —les gens peuvent prendre plus de risques selon leur caractère ou en fonction de la nécessité.

De plus, apprendre à réagir efficacement aux alertes à une catastrophe peut à la fois  relever de l'intuition et de l'expérience.

Il est vrai que l'intuition peut être difficile à reconnaître, mais elle peut être fondée sur des valeurs découlant du sentiment de confiance ou de méfiance —  un sentiment de 'connaissance'.

En outre, l'apprentissage par l'expérience renvoie à la reconnaissance par les gens des signes de catastrophe et l'utilisation des connaissances antérieures pour prendre des mesures rapides de réduction des risques—  en quittant par exemple les zones inondables quand le niveau de la mer, des cours d'eau ou des eaux de pluie monte. Cela étant, outre les variations saisonnières, les principales menaces à la vie sont, par définition, des événements uniques et rares pour la plupart des gens.

Les jeunes, en particulier, peuvent n'avoir jamais vécu ou été témoins de telles menaces, et de nouveaux événements extrêmes et complexes comme l'effondrement économique, les troubles civils ou les changements climatiques peuvent même être inconnus de tous, y compris des spécialistes des catastrophes. Le séisme, le tsunami et la catastrophe nucléaire qui ont simultanément frappé le Japon en 2011 est une illustration de ce type d'événements complexes à faible probabilité d'occurrence.

Les exercices de gestion des catastrophes avec la participation du grand public peuvent, dans une certaine mesure, compenser les limites de l'apprentissage par l'expérience. Mais nous devons mieux comprendre comment les gens intègrent et réagissent face aux risques de catastrophe, et comment ils peuvent parfois agir au bon moment et au bon endroit.

Les processus cognitifs sont rarement, sinon jamais, pris en compte. Des recherches s'intéressant à la réduction des risques liés aux maladies infectieuses comme le choléra montrent que la peur, le dégoût et les valeurs motivationnelles personnelles y contribuent. Il nous faut savoir comment ces réactions spontanées peuvent mieux être appliquées à la prise de mesures rapides.

Il existe très peu d'études fournissant des données plus précises sur les raisons du changement de comportement des individus. Or, on en a grand besoin. Une question majeure concerne les structures de gouvernance susceptibles de permettre aux populations de mieux utiliser leurs aptitudes personnelles (fondées sur l'expérience ou non) dans la mise en œuvre des mesures de réduction des risques.  

Des contraintes d'ordre plus général

Outre l'apprentissage, il existe d'autres facteurs susceptibles d'amener les gens à s'investir dans l'alerte rapide, la prise de mesures rapides, ainsi que dans la reconstruction durable. Il s'agit des contextes et des valeurs de la vie quotidienne, sur lesquels peuvent influer les efforts de réduction de la pauvreté.

La sécurité environnementale en est l'illustration : elle inclue la cohésion sociale, la stabilité économique et écologique— ou tout simplement le risque zéro de catastrophe supplémentaire.

Vu sous cet angle, le comportement après l'alerte précoce tient à une définition de la culture — 'l'ensemble des idées reçues, des croyances, des valeurs et savoirs qui constituent la base de l'action sociale' (définition tirée du Collins Dictionary).

Mais c'est quelque chose qui n'est pas transmis à travers les canaux traditionnels 'étroits' d'alerte et d'information. C'est pourquoi il faut concevoir une nouvelle forme de réduction des risques de catastrophe : une forme qui tienne compte de préoccupations plus générales comme les modifications des structures de pouvoir, des droits, des responsabilités et du bien-être.

Les efforts de compréhension de l'alerte rapide et des mesures rapides connaîtraient plus de succès si on explorait le rapport entre la réduction des risques de catastrophe et la lutte contre la pauvreté - qui dans ce contexte implique non seulement l'amélioration de la satisfaction des besoins essentiels, mais plus généralement, l'absence d'obstacles à un développement durable.

Parmi les millions de personnes prises au piège de la pauvreté, beaucoup sont incapables de réduire les risques auxquels leur vie est exposée. Leur accès à l'éducation, aux soins de santé, et aux ressources durables est indispensable pour faire face aux futurs aléas. Dans ce sens, la compréhension des ressorts de la prise de décisions en situations de catastrophe est indissociable à la présence (ou non) de contraintes contextuelles.

En outre, la participation de la communauté ne suffit pas, il faut que cette dernière se l'approprie — ce qui signifie que les systèmes d'alerte rapide doivent être gérés localement, conjointement avec les gouvernements et par ceux-ci, et fonctionner dans le cadre de la planification et de la prise de décisions décentralisées.

Le Mozambique est l'un des pays où ce système est expérimenté à travers le programme national de renforcement de la gestion locale des risques dans les régions frappées par les inondations, la sécheresse et les cyclones.  

Canaliser les énergies et les motivations en vue d'améliorer le bien-être des populations et réduire les risques de catastrophe constitue l'un des possibles axes de réflexion ; celle-ci doit prendre en compte les changements de comportement à tous les niveaux de gouvernance individuelle et institutionnelle.

Andrew Collins est directeur du Disaster and Development Centre (DDC), auprès de l'Université de Northumbria, au Royaume-Uni. Vous pouvez lui écrire à l'adresse suivante : andrew.collins@northumbria.ac.uk

Le présent article fait partie d'un Dossier sur améliorer l’alerte rapide aux catastrophes.

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