Rapprocher la science et le développement

Une étude sur Ebola suscite polémique à Madagascar

Crédit image: SciDev.Net/Rivonala Razafison

Lecture rapide

  • Selon une équipe de chercheurs, Madagascar figure parmi les pays à haut risque d’émergence de virus Ebola

  • Mais des scientifiques à Madagascar rejettent purement et simplement les affirmations des chercheurs, qui auraient par ailleurs causé du tort au pays

  • Ils mettent toutefois en garde contre les comportements à risques liés aux traditions ancestrales.

Shares
Les Malgaches rejettent les conclusions d'une équipe de chercheurs pour qui la Grande île figure parmi les pays à haut risque d’émergence de virus Ebola.

[ANTANANARIVO] Un groupe de scientifiques de l’Institut Pasteur de Madagascar (IPM) et de spécialistes des chauves-souris rejettent les affirmations de chercheurs étrangers qui, dans l’article intitulé "Mapping the zoonotic niche of Ebola virus disease in Africa" – "Cartographie de la niche zoonotique de maladie à virus Ebola en Afrique", publié en septembre dans le magazine eLife, ont cité la Grande île parmi les pays à haut risque d’émergence du virus Ebola à partir de chauves-souris.

Critiquant l’aspect caricatural de la modélisation et de la prédiction de leurs pairs à l’Université d’Oxford, en Angleterre, les biologistes malgaches disent avoir soumis à la même revue un article contestant les avis de l’équipe conduite par David M. Pigott, chercheur au département de zoologie, à l'université d'Oxford.

D’après celle-ci, l’Angola, le Burundi, la République Centrafricaine, l’Ethiopie, le Ghana, le Liberia, Madagascar, le Malawi, le Mozambique, le Nigeria, le Rwanda, la Sierra Léone, la Tanzanie et le Togo sont des pays africains n’ayant jamais connu d’infection d’animaux à humains et pourtant à haut risque.

Les prévisions, fondées sur des données liées à l’humidité, à l’altitude et les études sur les chauves-souris frugivores suspectées d’être des réservoirs sains du virus en Afrique et à Madagascar, ne sont toutefois pas fiables et peuvent même être néfastes aux yeux des chercheurs sur l’île.

"C’est sur cette base seulement qu’ils ont dit que Madagascar est à haut risque", a regretté Christophe Rogier, directeur de l’IPM, lors d’une conférence-débat à l’Institut français de Madagascar (IFM), le 14 octobre.

Selon lui, l’information qui était rapidement diffusée sur Internet et dans la presse, a fait des dégâts importants.

Préjudice 

"Je connais des personnes qui n’ont pas voulu venir en touristes à Madagascar simplement à cause de cet article. Certaines personnes qui devaient exporter des produits du pays ont se sont vu refuser leurs marchandises pour la même raison", a révélé l’expert.

Certes, des organisations internationales anticipent déjà des situations catastrophiques que la maladie à virus Ebola pourrait causer dans les pays touchés.

Mais les rumeurs qui circulent à son propos pourraient aussi faire plus mal que la maladie elle-même dans un pays comme Madagascar, où le tourisme et l’exportation constituent une source importante de rentrées de devises.

Pour défendre leur point de vue, les chercheurs locaux soutiennent que les chauves-souris malgaches sont différentes de celles trouvées ailleurs en Afrique.

"Madagascar est un pays tout à fait particulier. Sur 17 familles de chauves-souris recensées dans le monde, huit se trouvent à Madagascar. Sur les 44 espèces de chauves-souris identifiées à Madagascar, 34 (77 %) sont spécifiques de l’île et trois espèces seulement sont frugivores", a rappelé Christophe Rogier.
De plus, aucune d’elles n’est présente ailleurs en Afrique, même si elles peuvent être du même groupe que celles suspectées d’être des réservoirs de virus Ebola sur le continent.

Différentes familles de chauves-souris

"Après la dislocation du supercontinent Godwana, il y a environ 180 millions d’années, les animaux ont évolué de leur propre manière et sont devenus très différents les uns des autres. Il y a eu donc une évolution distincte de ces animaux, y compris les chauves-souris", a argumenté le scientifique.

"Les chauves-souris trouvées à Madagascar n’ont plus grand-chose à voir avec celles rencontrées dans le reste de l'Afrique. Il est impossible d’essayer de les reproduire ensemble car elles sont comme des éléphants et des souris", a-t-il insisté.

"La famille des Filovirus à laquelle appartient le virus Ebola est apparue sur Terre il y a moins de 1 000 ans. Cela signifie que les chauves-souris de Madagascar n’avaient pas la possibilité d’avoir hérité de leurs lointains ancêtres les mêmes virus que ceux d’Afrique. Les auteurs de l’article (paru dans eLife) n’ont pas tenu compte de ces informations fondamentales", a-t-il conclu.

Le test effectué sur plusieurs centaines de chauves-souris n’a jamais non plus indiqué la présence du virus Ebola à Madagascar, selon l’expert.

Pour sa part, Radosoa Andrianaivoarivelo, un chercheur spécialiste des chauves-souris chez Biodiversity Conservation Madagascar, affirme qu’aucune espèce migratrice d’Afrique n’a été signalée sur l’île, alors que les chercheurs rendent compte de la migration interne des espèces locales.

Les contacts avec des personnes en provenance des zones épidémiques restent l’une des possibilités de contamination de la population malgache, d’autant plus que les spécialistes mettent en garde contre les comportements à risques liés aux traditions des habitants.

Les mesures prophylactiques qui s’imposent sont pourtant déjà en place pour minimiser les risques et pour mettre en œuvre immédiatement la riposte, en cas d’épidémie.

Depuis mars, la fièvre hémorragique Ebola a coûté la vie à plus de 5000 personnes en Afrique de l’Ouest.

Le taux d’infection hebdomadaire pourrait atteindre 10.000 cas d’ici décembre, selon l’Organisation mondiale de la Santé (OMS), alors qu’aucun vaccin n’est encore mis au point pour combattre la maladie.

"Les cas apparus dernièrement aux Etats-Unis et en Espagne attestent bien que même les sociétés les plus avancées et les plus riches ne sont pas encore complètement prêtes", a averti Christophe Rogier.
Pour couper court aux rumeurs, Philémon Tafangy, secrétaire général du ministère malgache de la Santé publique, invite les communautés à la vigilance.

"Le plus grand problème en matière de santé est ce que nous appelons connaissances-conduites-attitudes-pratiques. Quand on connaît les réalités, on adapte ses connaissances, ses conduites et ses pratiques par rapport à ses connaissances", a-t-il déclaré à SciDev.Net.
Republier
Nous vous encourageons à reproduire cet article en ligne ou sur support papier. La reproduction est libre de droit, suivant les termes de notre licence Creative Commons. Nous vous prions cependant de suivre ces directives simples :
  1. Vous devez créditer nos auteurs.
  2. Vous devez créditer SciDev.Net — dans la mesure du possible, veuillez insérer notre logo, avec un rétrolien vers l’article originel.
  3. Vous pourriez aussi simplement publier les premières lignes de l’article et ajouter ensuite la mention: "Veuillez lire l’intégralité de l’article sur SciDev.Net", avec un lien vers l’article originel.
  4. Si vous souhaitez aussi reprendre les images publiées avec cet article, veuillez vérifier avec les détenteurs de droits d’auteur que vous êtes autorisés à les utiliser.
  5. Le moyen le plus facile de reproduire l’article sur votre site est d’intégrer le code ci-dessous. 
Pour plus d’informations, veuillez consulter notre page media et nos conseils pour la reproduction.