Rapprocher la science et le développement

  • Comment la science a aidé les Fidjiens à conserver leur poisson

Les efforts associant science et connaissances locales pour protger la biodiversit marine sont peut-tre pnibles, mais ils s'avrent efficaces. Un reportage de Naomi Antony.

Le long du littoral des les Fidji, de vulnrables communauts de pcheurs associent l'ancien au moderne dans leurs efforts de conservation des prcieuses ressources marines.

C'est grce la fois la science moderne et aux traditions millnaires que des approches communautaires de la gestion des ressources marines leur permettent de prserver leurs moyens de subsistance, et de contribuer aux efforts internationaux de protection des ocans.

Trouver un tel quilibre entre le local et le scientifique s'est avr complexe. Sans la science, les communauts risquent de perptuer des pratiques qui ont peu d'impact long terme. Mais trop de science peut aussi nuire, en bafouant les habitudes d'une communaut, sapant ainsi la philosophie qui est au cur de la conservation locale.

Des dsaccords sur la stratgie

Dix villages du district de Kubulau aux les Fidji ont ainsi travaill de concert avec le programme fidjien de la Socit de conservation de la faune et de la flore (en anglais, Wildlife Conservation Society ouWCS), le Fonds mondial pour la nature (World Wildlife Fund, ou WWF) et l'organisation qui s'occupe des zones humides Wetlands International, pour crer dans ce pays le premier rseau d'aires marines protges, fond sur la science.

L'objectif tait d'augmenter la biomasse de poissons dans la rgion, afin de fournir des aliments aux communauts et prserver la biodiversit le long du littoral, en mettant sur pied un rseau d'aires marines o les poissons sont compltement laisss eux-mmes ou pchs uniquement dans des conditions troitement surveilles.

Le projet se base sur certaines mthodes traditionnelles frquemment utilises dans les aires marines localement gres (locally managed marine areas, ou LMMA) de la rgion - des aires proches du littoral gres localement par les communauts ctires, les organisations non gouvernementales et les reprsentants du gouvernement.Paralllement, l'initiative s'appuie sur la science dite de 'gestion co-systmique' (ecosystem-based management, ou EBM) qui privilgie une approche globale des cosystmes tenant compte des interactions entre les tre humains et leur environnement.

En 2008, son arrive aux les Fidji afin diriger le projet qui avait alors trois ans d'anciennet, Stacy Jupiter, conservationniste marine auprs de WCF, constata un dsaccord sur la stratgie suivre.

Les partenaires des projet LMMA, favorables la stratgie [en place] faible intensit technologiquee et peu coteuse, taient en dsaccord avec [les partisans du] projet EBM, qui arrivaient avec de gros moyens financiers, et bombardaient de science les LMMA pour voir ce qui marcherait.

Jupiter et ses collgues ont ainsi marqu une pause stratgique pour valuer l'efficacit de la science applique dans le cadre de ce projet, financ par les Fondations Packard et Moore.

Les techniques anciennes sont insuffisantes

Certaines aires protges de Kubulau ressuscitent des pratiques ancestrales utilises par des gnrations pour prserver la scurit alimentaire, avec des zones d'interdiction temporaire de pche, ou zones 'tabou' et des interdictions saisonnires de pche.

Le concept de zone 'tabou' est vieux de plusieurs sicles, affirme James Comley, conseiller en recherche auprs de l'Institut des sciences appliques l'Universit du Pacifique Sud aux les Fidji.

Quand un grand chef dcdait, une partie du rcif tait ferme pendant 100 nuits pour laisser le temps aux poissons de se rassembler. A la fin de cette priode, le rcif tait rouvert et une pche organise pour commmorer la mort du chef.

Cette approche est fonde sur un rgime de proprit dans lequel les communauts conservent le droit de proprit et de contrle sur une zone ctire donne.

Mais les rgimes fonciers locaux se sont progressivement dsintgrs au XXme sicle avec le dplacement des populations, la Deuxime Guerre mondiale ayant perturb l'organisation sociale, et les communauts s'tant mises pratiquer des systmes conomiques et de gouvernance imports d'Occident.

Dans les annes 1990, on a assist une renaissance des aires conserves par les communauts et une prolifration de projets communautaires. Lors d'une runion en Asie en 2000, les conservationnistes ont convenu d'appeler ces aires 'LMMA' afin de dfinir la gestion communautaire des cosystmes.

Pourtant aujourd'hui les pratiques traditionnelles et les initiatives communautaires ne suffisent plus, tempre Comley. La population a augment, explique-t-il, et les mthodes modernes de pche ajoutes la sdimentation du littoral, les changements climatiques et la dforestation font peser sur les cosystmes des menaces qui n'existaient pas il y a deux cents ans.

La pche elle-mme n'est que l'une des nombreuses menaces pesant sur l'environnement marin, affirme Comley.

Jupiter en convient. Ainsi, mme si plusieurs communauts reconnaissent les bienfaits de la fermeture de certaines parties de leurs zones de pche, elles ne sont pas ncessairement prtes les garder en permanence fermes.

C'est pourquoi, elles y pchent priodiquement, et souvent beaucoup plus qu'elles ne l'avouent au gouvernement ou partenaires de gestion, ajoute Jupiter. C'est ainsi que cinq annes de dur labeur sont effaces en deux semaines.

Le rle de la science

D'aprs Jupiter, la science pourrait s'avrer utile en dterminant avec prcision dans quelle mesure il est possible de recourir aux pratiques traditionnelles.

titre d'exemple, il s'agirait de dterminer la quantit de poissons qui peut tre pche sans compromettre la scurit alimentaire future. Nous avons besoin d'outils scientifiques pour fixer ce seuil et pour l'instant, nous n'y sommes pas encore, affirme Jupiter.

La science est aussi mise contribution pour dterminer si les rseaux d'aires protges participent l'amlioration de la conservation de la biodiversit au sens large et la gestion de la pche. La recherche a traditionnellement rpondu par 'non' cette question, explique Comley, mais les choses commencent changer.

Lles scientifiques aux les Fidji se penchent aujourd'hui sur cette question, dit Comley. Comment ce rseau de petites aires protges constitue-t-il un rseau national d'aires protges? Quel est le pourcentage d'habitats protgs, quels sont les services cosystmiques essentiels et les sentiers protgs?

Il estime que quelque 30 pourcent des aires aux les Fidji bnficient d'une forme de protection, une proportion estimable, contre un pourcentage extrmement faible avant la mise en place du rseau 'LMMA'.

Toutefois, ces systmes ne sont efficaces que sous certaines conditions: les espces en priode de reproduction doivent tre protges et les zones doivent rester fermes en permanence, ou la pche priodique doit y tre minutieusement contrle.

Ce que Kubulau nous apprend

Globalement, le projet du district de Kubulau a t un norme succs, se flicite Jupiter, mme si les donnes rcoltes avant le dbut du projet ne sont pas de la mme qualit ou de la mme nature que les informations plus rcentes. Par consquent, il n'est pas possible de faire une comparaison directe.

Nanmoins, et mme s'il a t plus difficile d'valuer d'autres rserves, on estime que la biomasse de poissons dans la Rserve marine Namena de Kubulau entre 2007 et 2009 a surclass celle des zones de pche adjacentes par environ 1.000 kilogrammes par hectare.

Les scientifiques ont galement observ une tendance l'augmentation de la biomasse de poissons dans les zones gres laisses ouvertes la pche, ce qui suggre un effet positif des zones d'interdiction de pche en reconstitution.

Jupiter note que les communauts sont dsormais plus conscientes des interactions entre leurs habitats, et des consquences des activits comme l'exploitation forestire sur l'cosystme global.

Le rseau de Kubulau, achev et bnficiant de l'onction des chefs du district depuis 2009, a t le premier district tenir l'engagement pris par le gouvernement fidjien de protger 30 pourcent des eaux ctires et hauturires.

Parmi les facteurs clefs permettant ce succs, on note la taille des zones d'interdiction de pche, leur situation gographique - dans les habitats naturellement productifs par exemple - ainsi que le niveau et la dure de protection.

Comley est fermement convaincu que l'ocanographie a eu un impact positif sur les 'LMMA', mais il prvient que le rle de la discipline se doit d'tre spcifique et cibl.

La science doit respecter les croyances et pratiques traditionnelles, elle ne doit jamais tre mise contribution pour dtruire les pratiques traditionnelles.

Dans la majorit des cas, dit-il, il se pose autour de l'utilisation des outils scientifiques la question du choix entre ce qu'il est agrable de possder et ce qu'il est indispensable de possder. Ainsi, appliqus de petites rserves marines, certaines approches scientifiques sont d'une utilit limite, mais deviennent pertinentes l'chelle nationale ou rgionale.

Certaines des applications les plus efficaces de la recherche l'chelle locale ont aussi t les plus simples mettre en place, ajoute-t-il. Avec ses collaborateurs, il a rcemment t impliqu dans l'valuation de l'impact des aires protges sur les 'changements d'tat' o les rcifs coralliens passent d'un tat o ils sont riches en coraux un tat o ils sont riches en algues marines.

Les aires protges contiennent plus de poissons mangeurs d'algues que les aires non protges. Lorsque les chercheurs ont vers de gros chantillons d'algue dans les aires protges, ils ont vu les poissons les plus gros consommateurs d'algues les manger et agir pour ramener cet environnement un tat plus sain et riche en coraux.

C'est tellement simple, et tellement visible. Et, chose importante, c'tait facile de le dmontrer visuellement nous avons pu utiliser des camra sous-marines pour filmer la transformation.

Hugh Govan, consultant indpendant et conseiller technique auprs du Rseau de 'LMMA', confirme l'ide selon laquelle, une science simple, cible, adapte a jou un rle prcieux en assurant que des conseils aviss sur les bonnes pratiques parviennent aux communauts, et en les aidant valuer les stratgies qui donnent de bons rsultats.

En fonction de la qualit de ces conseils et de leur mise en pratique, les communauts n'ont eu besoin d'autre chose pour mettre en place des systmes efficaces; principalement cela est d au fait qu'il semble que les cls de la russite soient beaucoup plus d'ordre social et lies la gouvernance, prcise-t-il.

Tout le monde y gagne

Mais ce processus ne s'est pas toujours droul harmonieusement. [Certains projets de] 'LMMA' ont t abandonnes, pas tant cause de la science, mais des scientifiques, affirme Govan.

L'esprit scientifique qui veut que les donnes soient rassembles avant toute tentative de gestion de l'aire protge a conduit un excs d'investissements dans les tudes et la recherche prliminaire, oubliant que les 'LMMA' sont gres localement, regrette-t-il.

Cet esprit ne tient pas non plus compte de la complexit des rcifs du Pacifique tropical.

La gestion du haut vers le bas [d'cosystmes] beaucoup plus simples nous chappe ailleurs dans le monde, dit-il.

Membre de la communaut locale, Etika Rupeni travaille pour le Rseau de 'LMMA' d'Asie-Pacifique, occupant le poste de responsable rgionale de programmes la Fondation des peuples du Pacifique Sud.Il a assist l'volution de ces dbats.

Il est impossible d'appliquer vritablement les mthodes scientifiques sans une bonne gestion communautaire, explique-t-il. Les procdures de gestion communautaire doivent tre guides par de la bonne science.

Le secret, conclut-il, est d'essayer de rponse cette question : 'Quel est le niveau de science minimal dont la communaut a besoin pour assurer elle-mme sa propre gestion ?'

Et c'est ainsi que la science aurait cultiv un respect sain pour les stratgies d'action locale et inversement.

Le dfi pour les communauts a t de trouver la stratgie la plus efficace pour rhabiliter des pratiques anciennes, en laborant des approches compatibles avec leurs besoins et limites actuels, tout en coutant les scientifiques. Le dfi pour les scientifiques a t de se montrer humble sur leur contribution, la fois en thorie et en pratique, tout en s'assurant de faire la diffrence.

L'histoire du projet montre quel point cela a t une affaire d'apprentissage mutuel.

Naomi Antony est ditorialiste assistante de SciDev.Net.

Cet article fait partie d'undossier spcial sur l'ocanographie au service du dveloppement durable.

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