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Le bio-pesticide NECO à l’épreuve de la vulgarisation
  • Le bio-pesticide NECO à l’épreuve de la vulgarisation

Crédit image: Flickr/Nicolas Gent

Lecture rapide

  • Le Neco est le seul produit naturel pour lutter contre les maladies du bananier

  • Des études sont en cours pour étendre son champ d'action à d'autres produits agricoles

  • Mais sa vulgarisation est suspendue à l’homologation de l’administration

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En 2012, un fongicide naturel est découvert par un groupe de chercheurs ivoiriens du laboratoire de physiologie végétale de l’université Félix Houphouet-Boigny d’Abidjan (UFHB).
 
Baptisé le NECO, ce produit est reconnu pour son efficacité contre la cercosporiose noire ou maladie des raies noires, une pathologie qui s’attaque à certaines plantes, en particulier aux bananiers, et qui occasionne chaque année des pertes importantes chez les producteurs de ce fruit très consommé en Côte d’Ivoire et dans nombre d’autres pays d’Afrique.

"Le NECO est un extrait d’une plante utilisée dans la pharmacopée et la cuisine ivoiriennes. On a donc pu exploiter sa particularité permettant d’avoir un effet fongicide, insecticide ou bactéricide, afin de pouvoir l’évaluer sur la maladie", explique Fernand Kassi, le principal acteur de cette découverte, réalisée dans le cadre de sa thèse de doctorat, sous la houlette de Koné Daouda, agrophysiologiste et phytopathologiste à l’UFHB.

Selon Fernand Kassi, ce remède qui se présente sous forme liquide et qui ne contient aucune molécule de synthèse (substance chimique artificielle) "passe aussi bien pour les agents pathogènes qui affectent les feuilles du bananier que pour ceux qui attaquent ses racines".

"On a travaillé pour qu’on puisse l’utiliser en application aérienne, comme en traitement souterrain, en le pulvérisant sur les plantes", a-t-il ajouté.
 
"C'est le seul produit biologique qui existe pour le traitement des maladies de la banane. Et je parle aussi bien de la banane plantain que de la banane dessert. Mais surtout, c’est un produit qui ne contient aucune molécule de synthèse. Même les adjuvants utilisés pour le stabiliser sont biologiques", précise-t-il.
 
Sous les auspices de l’administration de l’université Félix Houphouët-Boigny, le laboratoire a conclu un accord de partenariat avec la Société de culture des bananes (SCB) pour une expérimentation du NECO dans un champ de bananes douces bio qu’il développe dans le département de Niakaramadougou, dans le centre-nord de la Côte d’Ivoire.
 

C'est le seul produit biologique qui existe pour le traitement des maladies de la banane. Et je parle aussi bien de la banane plantain que de la banane dessert. Mais surtout, c’est un produit qui ne contient aucune molécule de synthèse. Même les adjuvants utilisés pour le stabiliser sont biologiques

Fernand Kassi
  Enseignant-chercheur
Université Félix Houphouët-Boigny

Dans cette plantation réalisée sur 25 hectares de terre, le NECO est utilisé et pulvérisé sur les bananiers par voie aérienne depuis des aéronefs.

Des techniciens interrogés sur place reconnaissent à ce produit une "grande efficacité".

"Son action est vraiment rapide, je dirais même instantanée", affirme l’un d’entre eux, précisant qu’une fois aspergé sur les bananiers, le NECO "détruit automatiquement les champignons qui s’attaquent aux feuilles".
 
"C’est très efficace et ça nous permet de produire de la banane vraiment naturelle, vraiment bio", dit-il.

Pour Koné Daouda, le NECO est ainsi "une solution alternative" aux produits chimiques qui comportent des résidus souvent cancérigènes.

D’ailleurs, en 2014, le NECO a reçu le "Grand prix de l’innovation scientifique" décerné par le ministère de l’Enseignement supérieur et de la recherche scientifique, suivi du "Prix de l’Excellence" du secteur de la recherche scientifique, décerné par le président de la République, en 2015.
 
Vulgarisation
 
D’où la nécessité, selon les chercheurs, d’une plus grande vulgarisation du NECO auprès des producteurs agricoles pour un meilleur rendement et pour une meilleure protection des consommateurs qui vont "avoir de la banane naturelle ne contenant aucun résidu chimique".
 
Le laboratoire de physiologie végétale a même pris les devants pour protéger le produit en le brevetant auprès de l'Organisation africaine de la propriété intellectuelle (OAPI).
 
Mais la campagne de vulgarisation proprement dite s’est révélée plus facile à concevoir qu’à mettre en œuvre, le chemin étant obstrué d’obstacles. A commencer par l’administration elle-même…
 
"Vous savez, nous sommes dans un pays organisé. C’est vrai que nous avons cherché et trouvé. On a été primé, on a eu la reconnaissance nationale ; maintenant, il appartient à l’Etat lui-même de s’approprier ce produit et d’en assurer la promotion. Ce qui n’est pas toujours le cas, malheureusement", regrettent les chercheurs.
 
Ils reconnaissent toutefois "que des efforts sont faits çà et là" au niveau du ministère de l’Enseignement supérieur et de la recherche scientifique pour promouvoir ce bio-fongicide.
 
Mais à les en croire, "c’est l’homologation du NECO par la Direction de la production végétale et du contrôle qualité (DPVCQ)" du ministère de l’Agriculture qui pose problème.

Car en Côte d'ivoire, tout produit phytosanitaire doit être impérativement homologué par le ministère de l'Agriculture, avant son utilisation à grande échelle.
 
"Il y a plus de quatre mois que nous avons soumis le dossier d’homologation à la DPVCQ. On attend que le ministère fasse ses études pour nous délivrer cette autorisation, pour qu’ensuite, on puisse vraiment vendre le produit, mais aussi lui donner la chance d’être produit en quantité industrielle", font observer les chercheurs.
 
Ces derniers soulignent au passage, pour le regretter, que ce processus d’homologation peut durer plusieurs mois, voire plusieurs années.
 
Pourtant, il paraît simple. En effet, une fois un dossier soumis à la DPVCQ, son promoteur y dépose des échantillons de son produit, accompagnés de sa fiche technique.
 
Ensuite, un ou des cabinets indépendants sont désignés pour faire des évaluations et des essais de phytotoxicité dans un champ. Et c’est à la suite de ce processus que le produit est homologué.
 
Quoi qu’il en soit, "cette lenteur est un frein à la vulgarisation, un frein important, parce que chaque étape est une bataille", s'écrie Koné Daouda.
 
Quant à savoir à quel niveau en est le processus d’homologation du NECO, le ministère de l’Agriculture a été contacté, mais n’a pas réagi à notre demande d’informations.

Matière première
 
Toutefois, si le NECO était enfin homologué, il pourrait se poser la question de la disponibilité de la matière première, c’est-à-dire l’Ocimum gratissimum, la plante dont l’extrait est utilisé pour concevoir le bio-fongicide.
 
Koné Daouda se veut rassurant : "la matière première pour produire ce biopesticide, ce n’est pas un souci pour nous, car nous sommes des agrophysiologistes. Nous savons comment produire les plantes, comment développer les plantes. Nous savons aussi dans quelles conditions on peut utiliser ces plantes après pour obtenir le NECO", argumente-t-il.
 
"Nous avons réfléchi à tous les scénarios possibles, et cela nous permet aujourd'hui de dire qu’on peut satisfaire tous les demandeurs de ce produit, parce que nous pouvons produire et développer cette plante partout. D'ailleurs, il y a déjà des gens qui produisent cette plante pour la vendre à titre de plantes médicinales ", ajoute-t-il.
 
Produit raffiné

Pour cet universitaire passionné de biodiversité, on peut également mettre au point un système de production de la plante en renforçant la capacité de production de ces personnes qui ont pris de l’avance sur l’université dans la culture de cette plante "aux multiples vertus".
 
"Aujourd'hui, avec le NECO, on peut installer des producteurs pour ne faire que la culture de cette plante et l’acheter après pour créer des richesses", explique-t-il.
 
"Il faut absolument qu’elle puisse faire du stockage, or cela n’est possible que si nous produisons, nous-mêmes ou avec des partenaires qui s’intéressent au produit, en quantité industrielle. Malheureusement, produire en quantité industrielle suppose que nous ayons obtenu l’homologation", déplore Sorho Fatogoma, autre membre de l’équipe de chercheurs.
 
En attendant cette homologation, les chercheurs ont continué à travailler à l’amélioration du produit et à la préparation de sa vulgarisation.
 
"Au départ, c’était des extraits bruts, mais aujourd’hui ça a évolué jusqu’à ce qu’on obtienne quelque chose de plus raffiné qui peut passer pratiquement au niveau industriel. Le produit a un niveau de pureté beaucoup plus élevé aujourd’hui", explique Fernand Kassi.
 
"On est parti de l’extrait aqueux, après on s’est rendu compte qu’il fallait le débarrasser des impuretés. On s’est alors approché de chimistes pour faire l’extraction. Aujourd’hui, on en est à un niveau d’huile essentielle", explique-t-il.
 
Dans le même temps, l’université Félix Houphouët-Boigny a pris les choses en main et envisage de mettre en place une unité semi-industrielle pour la fabrication du NECO.
 
"C’est un projet qui avance bien. La présidente de l’Université, Ramata Ly, y tient beaucoup", affirme Koné Daouda.
 
Le véritable enjeu du NECO, selon les chercheurs du laboratoire de physiologie végétale, c’est que cette découverte va révolutionner les habitudes des agriculteurs de Côte d’Ivoire, voire d’autres régions du monde, quant aux traitements de certaines maladies très dévastatrices chez le bananier et d’autres cultures très importantes pour l’économie et l’alimentation.
 
Car, à en croire les chercheurs, le produit a également été testé avec succès sur des plantes maraîchères comme la salade et la tomate.
 
Des travaux sont en cours pour développer des formulations biologiques contre les parasites ravageurs au niveau de l’anacarde et du coton, en partenariat avec le Conseil coton-anacarde.
 
Il est également en expérimentation dans un champ de manioc dans le nord du pays par un doctorant qui évalue son action sur ce tubercule.
 
Ce dernier, rencontré également à l’université Félix Houpouët-Boigny d’Abidjan, affirme que le NECO "se comporte déjà assez bien avec le manioc".
 
"Mais comme il s’agit d’une étude qui peut prendre plusieurs mois, nous attendons de voir la suite", se réserve-t-il.
 
Autant de choses qui renforcent l’impatience des chercheurs du laboratoire de physiologie végétale.

Cet article a été produit en collaboration avec l’Agence ivoirienne de presse (AIP), grâce à l’appui du Wellcome Trust. 

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