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Q&R: Le drone, nouvel auxiliaire des exploitants agricoles
  • Q&R: Le drone, nouvel auxiliaire des exploitants agricoles

Crédit image: RU

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Le Centre technique pour la coopération agricole et rurale (CTA), basé aux Pays-Bas, a lancé un programme d'interprétation de données agricoles par drone, à l'usage des agriculteurs et des chercheurs africains.
 
Le programme a été lancé au Bénin, en République démocratique du Congo, au Ghana, en Tanzanie et en Ouganda.
 
Les opérateurs sont équipés pour faciliter la recherche avancée sur les cultures en utilisant des services d'interprétation de données à distance fournis par la société française Airinov et adaptés en fonction des besoins locaux.
 
Entre autres, ils proposent des statistiques précises basées sur des images détectées par drone.
 
Ces données permettent aux acteurs du secteur agricole d'avoir une vision dynamique de leurs essais et de prendre des décisions éclairées ou de tirer des enseignements sur la base de données fiables.

Abdelaziz Lawani
Services clés fournis
►Surveillance des terres
►Collecte de données à usage pour les paysans
►Recueil de données pour les chercheurs
 Les indicateurs fournis incluent l'indice de végétation par différence normalisée (NDVI - Normalized Difference Vegetation Index), la biomasse, le taux de chlorophylle, l'indice de surface foliaire, le taux d'émergence, le stress hydrique, la hauteur ou la floraison.
 
Les résultats sont ensuite collectés dans des feuilles de calcul Excel, sous forme de documents pdf ou geotiff – un standard permettant d'ajouter des informations de géoréférencement à une image.
 
Pour mieux comprendre l'intérêt de la technologie et son impact potentiel sur l'agriculture en Afrique, SciDev.Net s'est entretenu avec le Béninois Abdelaziz Lawani, enseignant-chercheur à l'université de Kentucky (UK), aux Etats-Unis et responsable de l'une des entreprises ayant bénéficié du programme du CTA pour l'utilisation des drones à des fins de développement agricole.
 
Abdelaziz Lawani, vous êtes un entrepreneur social, avec un grand intérêt pour l'agriculture et la technologie. Comment vous est venue l'idée d'utiliser les drones pour venir en aide aux exploitants agricoles?
 
J'ai commencé à m'intéresser aux drones en tant que hobbyiste, il y a de cela deux ans. Je menais cette activité pour évacuer le stress du doctorat. Parallèlement, j'avais une structure au Bénin, le Global Partners et j'intervenais dans une kyrielle d'autres activités d'aide aux jeunes, notamment en ce qui concerne la création d'entreprises. En un mot, mes activités tournaient autour de l'entreprenariat social. C'est dans ce cadre que j'ai eu à former en 2015 des universitaires de l'Université d'Abomey-Calavi, ainsi que des employés du parc de la Pendjari et de l'université de Parakou, à l'utilisation des drones pour les besoins de la conservation de la biodiversité.
Avec quelles applications concrètes ?
 
C'était avant tout pour lutter contre le braconnage et d'autres actes illicites dans la Pendjari, tels que la pêche illégale, la coupe des arbres, etc.
 
Pour former les locaux à l'utilisation des drones, il a bien fallu que vous receviez une formation vous-même?
 
Tout à fait. La formation s'est bien déroulée et du coup, le CTA m'a demandé d'assurer à mon tour la formation d'acteurs clés du secteur de l'agriculture et de la conservation de la biodiversité.
 
Revenons un instant sur votre expérience au niveau du Parc de la Pendjari. En quoi consistait-elle, en pratique?
 
En arrivant au parc, j'avais constaté qu'il y avait un problème important relatif à l'agriculture. En fait, les populations vivant aux alentours du parc avaient besoin de terres fertiles qui ne se trouvent pas dans les endroits qui leur avaient été attribués par l'administration du parc. De fait, elles avaient tendance à se rendre de plus en plus à l'intérieur du parc. Et c'est là où je me suis demandé si on ne pouvait pas utiliser les drones pour trouver une solution à cette question. C'est par la suite que j'ai commencé à m'intéresser à cela, en développant quelques projets, dont celui qui consistait à aider les producteurs à répandre de manière systématique les pesticides à l'aide de drones. Le projet consiste à utiliser les drones pour avoir une bonne idée de la fertilité des sols, mais aussi à évaluer les problèmes rencontrés par les cultures. En effet, avec les drones, nous pouvons prendre des images et utiliser des senseurs et les analyses nous permettent ensuite de savoir les contraintes auxquelles les cultures font face, qu'il s'agisse de contraintes hydriques, liées aux pestes, à la fertilisation, etc. L'hypothèse de travail était que si ces services sont offerts aux paysans, ils pourraient améliorer leurs rendements. En ce moment, je discute de la faisabilité du projet avec les partenaires de la Pendjari.
 
C'est à ce stade que je me suis entretenu avec des responsables du CTA, qui m'ont fait comprendre que cette structure avait elle aussi un projet portant sur les drones et qui consistait à apporter des services de drones aux paysans. Du coup, le CTA m'a contacté et le mois dernier – mars 2017 -, nous étions en France pour une formation offerte par Airinov, le leader européen en matière de services agricoles à travers les drones. Ce qu'ils font c'est de survoler les champs et, avec les images qu'ils obtiennent, ils peuvent donner des indications précises quant aux problèmes auxquels les champs font face, avec un accent particulier sur la fertilisation.
 
Et quels avantages les producteurs peuvent-ils en tirer?
 
Le fait de donner de telles informations au producteur lui permet de réaliser beaucoup d'économies. En ce qui concerne la France, en particulier, les producteurs peuvent répandre de manière aléatoire des quantités de fertilisants. L'opérateur de drones les renseigne précisément sur la quantité d'engrais requise par une superficie donnée de leur champ et le producteur, sur cette base, rationalise l'utilisation de ses engrais, d'où les économies. Les services de drones permettent de régler deux problèmes clés: la rentabilité des terres et leur gestion environnementale. Pour ce qui est de l'Afrique, l'opération prend une ampleur beaucoup plus intéressante. En effet, en Afrique, il y a une sous-utilisation des intrants et des pesticides. Donc, déjà, la possibilité de permettre au producteur de pouvoir utiliser la quantité réduite d'engrais en sa possession est en soi un exploit. Un paysan, au lieu d'utiliser de manière aléatoire des engrais sur l'ensemble de sa parcelle, a une chance unique, grâce aux drones, de rationaliser l'utilisation de ses engrais. Donc cela, de toute évidence, peut permettre une amélioration des rendements du paysan et, par conséquent, un renchérissement de ses revenus. Il y a un autre aspect qui concerne les nombreux projets d'aide aux paysans, qui ne comportent pas de volets évaluation de l'aide aux engrais. En d'autres termes, ces projets ne disposent pas de méthode adéquate pour évaluer l'utilisation des intrants offerts aux paysans. Avec les drones, cette évaluation est possible et on peut se rendre compte de comment les intrants ont été utilisés et quelles quantités sont appliquées sur le terrain. Enfin, en ce qui concerne la recherche, beaucoup de chercheurs ont besoin de collecter des données sur le terrain, de collecter ces données, avant d'aller au laboratoire pour effectuer des analyses. Avec les drones, cette peine est réduite et la pénibilité du travail du chercheur s'en trouve amoindrie.
 
De fait, les paysans sont-ils censés utiliser directement ces drones ou alors c'est l'opérateur qui les utilise et leur envoie divers types d'informations en fonction de leurs besoins ?
 
Il s'agit en fait d'une utilisation directe, même si le paysan n'a pas la capacité d'interpréter les informations recueillies. C'est à ce niveau que nous servons d'intermédiaires, en prenant les images pour le compte du paysan et en donnant directement l'information au paysan.
 
N'y a-t-il pas de problème particulier, compte tenu de leur niveau d'éducation ?
 
Pour le moment, nous en sommes encore à l'étape d'essai. Lors de ces essais, nous avons fait voler les drones et recueilli des images vidéo. Il faut dire qu'à notre grande surprise, les paysans eux-mêmes ont commencé à interpréter certaines vidéos brutes. C'est alors qu'on pouvait entendre des commentaires du genre: "Ceci est extraordinaire, je n'avais pas vu telle partie de mon champ." Il y avait un paysan, par exemple, avec un champ de 5 hectares, qui disait qu'il lui était difficile de parcourir tout son champ. Donc, déjà avec les images qui lui sont proposées, il arrivait à avoir des informations. Et tout cela permet par exemple, de faire une cartographie précise, qui montre les limites de chaque champ et évite, le cas échéant, de nombreux conflits fonciers. Et par ailleurs, ce type d'information peut faciliter la demande de crédit de la part des paysans. En effet, l'une des contraintes auxquelles ils sont confrontés pour avoir accès au crédit, c'est qu'ils n'ont pas de capital qu'ils peuvent mettre en garantie. Donc, en gageant leurs champs, ils peuvent parfois avoir accès au crédit. Mais même là, il leur faut pouvoir déterminer les limites de leurs champs. Et le drone peut y aider. Un autre exemple concret: l'une des paysannes que nous avons interviewées nous a par exemple dit que son mari avait perdu l'année dernière 70% de ses récoltes de maïs, à cause d'une chenille. Avec la technologie du drone, le paysan aurait pu identifier très tôt cette attaque et éviter le désastre.
 
Est-ce que vous bénéficiez de l'appui de l'Etat dans la conduite de vos opérations ?
 
A l'étape actuelle, nous ne bénéficions malheureusement d'aucun soutien de l'Etat. Et toutes choses étant égales, les services que nous offrons devraient être supportés par l'Etat ou, au pire des cas, par les services de vulgarisation. C'est leur rôle, en principe. Mais pour le moment, nous ne bénéficions d'aucun appui de la part des structures publiques. J'ai introduit une lettre auprès du ministère de l'Agriculture, pour leur en parler, mais je n'ai pas encore reçu de réponse.
 
Ceci m'amène à vous poser la question de la rentabilité de votre business model. Comment comptez-vous garantir la durabilité de telles opérations, en misant sur les faibles revenus des paysans, parce que j'imagine qu'il leur appartient de payer pour les services offerts?
 
En effet, notre objectif était de faire payer les producteurs pour les services que nous leur offrons. Les petits producteurs que nous avons eus jusque-là disaient que leur plus grand problème sera le coût. Ils ne savent pas combien ces services leur coûteront. Lors d'une prochaine mission dans le Nord du pays, nous irons voir les gros producteurs de coton, qui eux réalisent une marge bénéficiaire plus importante. On verra si ceux-là seront plus enclins à payer. Nous avons demandé à deux étudiants de réaliser une étude sur le sujet, dans le cadre de leur thèse de master.
 
A terme, à combien évaluez-vous la contribution des paysans?
 
Notre business model comprend deux types de clients: les gros producteurs et les petits exploitants. Avec les premiers, nous avons l'intention d'engager directement des discussions, tandis qu'avec les autres, nous comptons les organiser en coopératives afin de leur permettre de supporter plus facilement le coût des services de drones. En un mot, je dois dire que ce sont des questions auxquelles nous continuons d'apporter des réponses. Dans les pays développés, cela se fait très rapidement, parce qu'on a affaire à de très gros producteurs. Aux Etats-Unis, par exemple, lorsque vous faites voler un drone, les informations vous sont fournies en temps réel et sont automatiquement interprétées par des machines et acheminées auprès des agriculteurs par ordinateur. Cela aussi fait partie des défis auxquels nous sommes confrontés.
 
Mais justement, quel est le mode opératoire, comment opérez-vous, comment faites-vous parvenir les résultats de vos observations aux paysans ? Vous vous déplacez physiquement ou vous automatisez toutes ces tâches grâce aux drones ?
 
Il faut dire que nous sommes toujours dans la phase pilote de ce projet et, pour l'essentiel, c'est nous qui nous rapprochons des paysans. La plupart n'ont jamais vu de drones et nous devons nous déplacer pour leur faire des essais, afin qu'ils voient en quoi cela peut leur être utile. Et ce faisant, nous identifions des clients potentiels. Notre deuxième approche est d'accéder à la liste des producteurs et d'identifier les plus gros producteurs. Pour le moment, nous ne faisons qu'engager des dépenses; il n'y a pas encore de recettes, ce qui est au demeurant normal. On espère qu'à la longue, cela va changer.
 
Qui dit drone dit aussi réglementation. Existe-t-il aujourd'hui un cadre réglementaire pour faire voler des drones au Bénin?
 
Il n'y en a pas en tant que tel. Mais il y a une réglementation relative à tout objet volant et on peut penser qu'elle concerne aussi les drones. Mais il y a une loi qui est à l'étude au niveau de l'Assemblée nationale. Contrairement à un certain nombre de pays, dont les Etats-Unis, qui ont déjà encadré d'un point de vue légal, l'utilisation des drones, les pays africains en sont encore à une étape de balbutiement. Cependant, en tant qu'entité responsable, nous prenons des mesures pour éviter des accidents. Ces mesures concernent par exemple, une discipline interne qui consiste à ne pas opérer dans des zones aéroportuaires ; nos drones volent avant tout dans les milieux ruraux et à une altitude qui ne dépasse pas 100 mètres. Parallèlement, les avions volent rarement au-dessous de cette altitude. S'ils le font, cela ne peut être que dans les zones aéroportuaires où nous n'opérons pas; donc le risque de collision ou de perturbation de la navigation aérienne est quasi-inexistant. Par ailleurs, au mois de mai, nous avons pris l'initiative de convoquer une réunion de tous les opérateurs de drones en mai prochain, pour voir dans quelle mesure nous pouvons faire évoluer la législation ou, à défaut, nous assurer qu'en attendant, un certain nombre de règles soient strictement respectées.
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