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Un champ de mil à Sikilo, avec de l'arachide au premier plan
  • Comment l’agriculture sénégalaise s’adapte aux changements climatiques

Un champ de mil à Sikilo, avec de l'arachide au premier plan
Crédit image: SciDev.Net/Julien Chongwang

Lecture rapide

  • Les prévisions météorologiques sont mises à la disposition des cultivateurs

  • Elles aident à déterminer les variétés à cultiver et le calendrier cultural

  • Des techniciens avertis traduisent l’information météo en conseils agricoles

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Une expérience montre comment exploiter l’information météo dans l’agriculture pour produire davantage malgré les changements climatiques.

Mariama Keita du village de Sikilo dans la région de Kaffrine au Sénégal est un exemple de la possible et désormais nécessaire adaptation des producteurs agricoles aux changements climatiques en Afrique.
 
Cette paysanne d’à peine trente ans exploite deux hectares de champs dans lesquels elle cultive du mil et de l’arachide.
 
Elle a en main ou dans la poche de sa robe un téléphone portable dont elle ne se sépare pratiquement plus.
 
Au champ, à la maison ou même sur la route, elle sursaute soudain et le consulte dans un mouvement empressé.
 
Quelquefois, les traits de son visage se redessinent aussitôt, traduisant un court moment de réflexion mêlée à une certaine dose d’anxiété.
 
C’est que Mariama Keita n’est pas une cultivatrice comme les autres ; elle est différente de la plupart de ses voisines qu’elle côtoie dans ce village situé à plus de 250 km à l’est de Dakar.
 
La nuance est qu’elle s’appuie systématiquement sur l’information météorologique pour programmer et exécuter ses différentes activités champêtres : semis, fertilisation, labourage, sarclage, récolte, etc.
 
"Auparavant, je cultivais sans précautions particulières et sans informations ; et les résultats n’étaient pas toujours bons. Mais, avec les informations et les conseils de la météorologie, je constate une grande amélioration de la quantité de mes récoltes", indique cette mère de famille.
 
Ces informations météorologiques lui sont envoyées par SMS directement par l’Agence nationale de l’aviation civile et de la météorologie (ANACIM).
 
Cette institution est au cœur d’un partenariat établi depuis 2011 avec le Programme de recherche du CGIAR* sur le changement climatique, l’agriculture et la sécurité alimentaire (CCAFS) dont la représentation pour l’Afrique de l’Ouest est basée à Bamako au Mali.
 
But de l’opération : fournir des prévisions climatiques aux agriculteurs et paysans afin de les aider à "prendre des décisions éclairées sur leurs cultures et leurs récoltes"; question d’augmenter la production, améliorer la résilience et réduire les émissions de gaz à effet de serre.
 
Car, "le Sénégal est un pays où la hauteur des précipitations est le facteur le plus décisif de la production", peut-on lire dans la documentation officielle de ce programme.
 
"Avec les prévisions climatiques saisonnières, on arrive à savoir s’il y aura plus d’eau ou moins d’eau qu’à la normale. Et en fonction de cette information, le paysan peut décider de cultiver des variétés à cycle court ou des variétés à cycle long. Voilà pourquoi nous focalisons l’attention sur l’utilisation de l’information climatique", précise Robert Zougmoré, chef de programme pour l’Afrique de l’Ouest du CCAFS.
 
Paysans-leaders
 
Cheikh Diouf, adjoint au chef de Service départemental du développement rural (SDDR) de Kaffrine, explique quant à lui la procédure :
 
"A l’approche de l’hivernage, la météorologie délivre au niveau local les prévisions saisonnières qui contiennent deux informations capitales : la date de début de l’hivernage et la quantité d’eau à enregistrer. Ces informations-là permettent aux paysans de se positionner sur la variété à cultiver, de préparer le matériel agricole à bonne date, de se positionner sur les crédits et de choisir les dates de semis."
 
Et il ajoute : "Au-delà de ces informations, la météo accompagne les paysans pour la tenue du calendrier cultural en livrant régulièrement les prévisions du temps ; elles peuvent être décadaires, pour quatre jours, pour deux jours, pour une journée, etc. Ces prévisions-là permettent aux paysans de sarcler, de fertiliser, voire de récolter à bonne date".
 
La fertilisation en question n’exclut pas l’usage d’engrais chimiques, contrairement à la tendance générale de nos jours.
 
"Il y a un certain nombre d’engrais chimiques qui peuvent conduire à l’émission de gaz à effet de serre, explique Robert Zougmoré. Il s’agit essentiellement d’engrais azotés utilisés à forte dose. Or, la pauvreté des populations est telle qu’elles ne peuvent pas utiliser de fortes doses d’engrais. Alors, nous prônons l’utilisation raisonnée des engrais chimiques pour améliorer la fertilité des sols qui sont aussi très pauvres, et partant, augmenter la production agricole. Cela n’a pas d’effet sur les changements climatiques, surtout que les paysans ont l’habitude de combiner les engrais avec la matière organique."
 
Mais, dans les villages, ce n’est pas tout le monde qui, comme Mariama Keita, reçoit les informations météorologiques directement par SMS sur son téléphone portable.
 
"Tout le monde ne sait pas lire et ce ne sont pas tous ceux qui savent lire qui peuvent comprendre l’information météorologique", explique-t-elle.
 
En effet, Mariama Keita fait partie des quelques producteurs appelés "leaders" qui ont été formés à l’interprétation de l’information climatique avant de la relayer dans leur voisinage immédiat où, il est vrai, la plupart des gens ne savent ni lire ni écrire, et ne parlent et comprennent que le dialecte local.

“Avec les prévisions climatiques saisonnières, on arrive à savoir s’il y aura plus d’eau ou moins d’eau qu’à la normale. Et en fonction de cette information, le paysan peut décider de cultiver des variétés à cycle court ou des variétés à cycle long”

Robert Zougmoré
CCAFS – Afrique de l’Ouest

Seulement, l’utilisation des paysans-leaders ne permet pas de toucher et sensibiliser un très grand nombre de personnes ; en conséquence, les promoteurs du programme ont pensé à y impliquer la communication de masse.
 
"Nous avons alors formé certains journalistes avec qui nous avons beaucoup discuté pour leur expliquer ce que nous sommes en train de faire et ils ont posé énormément de questions pour comprendre le programme. Ce sont eux qui se chargent ensuite de relayer l’information au niveau des paysans", explique Ousmane Ndiaye, chef du département Recherche et développement à l’ANACIM.
 
Les journalistes en question sont en service dans les 82 stations de radios communautaires disséminées à travers le pays, et qui ont une audience cumulée évaluée à plus de sept millions de personnes.
 
Ces radios reçoivent l’information météorologique et la diffusent en langue locale à la faveur d’un accord conclu entre l’ANACIM et l’Union des radios associatives et communautaires du Sénégal.
 
Bulletins météo
 
L’un des journalistes qui ont participé à cette formation est Pape Kaïré, responsable des programmes de la Radio Penc Mi Fissell, dans le département de Mbour, région de Thiès.
 
"Nous recevons par mail des bulletins réguliers le matin et le soir, puis des bulletins décadaires et même la prévision saisonnière pour pouvoir aider les producteurs à planifier leurs activités agricoles", témoigne-t-il.
 
"Nous utilisons ensuite les tranches d’animation, les journaux et des émissions spécialisées pour diffuser ces informations en langues locales à l’attention des populations", poursuit-il.
 
Cependant, l’information n’est pas diffusée brute ; elle est souvent accompagnée de conseils à l’endroit du public cible.
 
Car, il ne suffit pas par exemple de voir la première pluie pour commencer les semis, relève Mariama Diouf Bathily de l’ANACIM.
 
"C’est pour cela que nous avons des agrométéorologues qui, en plus de connaître la météorologie, connaissent aussi l’agriculture ; et ils aident à traduire les informations météo en conseils pour les paysans", dit-elle.

woman farmer
 
Les agrométéorologues sont appuyés par les Groupes de travail pluridisciplinaires (GTP) qui existent dans toutes les localités où le programme est mis en œuvre.
 
"L’information climatique est importante ; mais, ce n’est pas la seule chose qui compte. Il faut de l’engrais, il faut des semences, il faut du conseil, il faut de la vulgarisation, etc. ; et tout cela n’est pas du ressort des météorologues. Il y a des agents compétents pour tout cela ", explique Ousmane Ndiaye
 
Et de poursuivre : "On a donc recherché tous les acteurs qui sont importants, y compris les représentants des paysans et on les a réunis au sein d’un groupe. On met l’information climatique sur la table et le spécialiste de chaque domaine en déduit l’action à faire sur le plan agricole. Donc, le GTP est un lieu où on interprète l’information climatique".
 
A en croire Maodo Samb, président du GTP de Fatick (localité située non loin de la ville de Kaolack) les membres de ce groupe se retrouvent tous les dix jours pour cet exercice.
 
Comme anecdote, il se souvient comme si c’était hier de l’année 2014 où la météorologie avait tiré la sonnette d’alarme en disant que non seulement l’hivernage devait débuter tardivement, mais, qu’il n’y aurait pas assez d’eau.
 
"Compte tenu de cela, nous avions, au sein du GTP, décidé de recommander aux paysans de cultiver les variétés à cycle court, comme le niébé et le sorgho qui au bout de 45 à 90 jours peuvent arriver à maturité. Cela avait permis aux populations de ne pas connaître de problème", relate-t-il.
 
Champs-tests
 
Pourtant, les choses ne marchent pas tout le temps comme sur des roulettes ; les journalistes et les cultivateurs se plaignant de ce que l’information climatique arrive parfois avec plusieurs heures, voire plusieurs jours de retard.
 
"C’est un travail à la chaîne, et l’ANACIM ne contrôle qu’une partie de la chaîne", explique Ousmane Ndiaye qui fait remarquer qu’il peut se poser des difficultés au niveau de l’un des maillons de la chaîne, ou même des problèmes de transmission de l’information d’un maillon à un autre…
 
Quoi qu’il en soit : pour mesurer l’efficacité de cette stratégie, des champs-tests ont été créés pour les besoins du programme ; ils consistent en l’aménagement de deux parcelles cultivées l’une sur la base des connaissances traditionnelles habituelles et l’autre sur la base des conditions et conseils météorologiques.
 
Résultat des courses : les parcelles cultivées suivant les conseils des agrométéorologues affichent clairement meilleure allure avec des plantes qui apparaissent plus développées et avec des feuilles plus vertes.
 
El Hadj Diabi, cultivateur et chef du village de Sikilo, indique que les rendements reflètent eux aussi cette observation.
 
"En 2014 par exemple, sur un quart d’hectare, j’ai récolté 55 tas de mil sur la parcelle météo et 49 sur la parcelle paysanne", affirme-t-il ; ajoutant que les épis et les grains venant de la parcelle météo étaient en outre beaucoup plus imposants que les autres.

“En 2014 par exemple, sur un quart d’hectare, j’ai récolté 55 tas de mil sur la parcelle météo et 49 sur la parcelle paysanne”

El Hadj Diabi
Cultivateur, chef du village de Sikilo

 
Ces constats qui se sont confirmés depuis le début du programme en 2011 ont été tels que dans les villages de la région de Kaffrine, de plus en plus de paysans s’appuient sur les informations climatiques pour organiser leurs activités agricoles.
 
Une autre cultivatrice qui a fait de cette agriculture dite intelligente son véritable dada est Amy Ndiaye du village de Gniby, situé à 45 km de Kaffrine.
 
Après avoir cru et participé au programme dès ses tout débuts, elle exploite aujourd’hui plus de trente-huit hectares de champs pour cultiver du mil, de l’arachide, du sésame, de la pastèque, etc.
 
Elle a confié à SciDev.Net que ces champs lui sont prêtés par les marabouts propriétaires et qu’elle les cultive avec des employés qui utilisent aussi la force des chevaux pour les différents travaux.
 
"Je ne crois qu’en l’agriculture", clame-t-elle, fière qu’elle est des bénéfices déjà engrangés depuis qu’elle met en œuvre l’agriculture intelligente.
 
"Je nourris ma famille sans problème et je parviens même à aider d’autres gens ; d’ailleurs, si j’avais un tracteur, j’allais vraiment émerger", dit-elle.
 
Une réussite qui lui a valu une très grande popularité dans cette région où tout le monde l’appelle "Mama météo".
 
Déconvenues
 
Au final, ces bénéfices éclipsent les quelques déconvenues enregistrées suite aux erreurs de prévisions que peuvent quelquefois contenir les informations météorologiques.
 
Mariama Keita se souvient encore de la saison 2013 : "Les messages nous ont dit que les pluies se sont arrêtées et que nous pouvions récolter les arachides, dit-elle. Nous avons cueilli l’arachide et nous l’avons stockée comme d’habitude par petits tas. Mais, avant que nous ne les ramassions pour les ramener au village, il y a eu une pluie de 55 mm qui est venue tout gâcher ; et en plus, les foins sont devenus noirs et nous ne pouvions plus les utiliser."
 
Cette cultivatrice finit son récit avec un sourire parce qu’elle considère cet incident comme "mineur"…
 
"Nous devons reconnaître que pour toute prévision, il y a des marges d’erreurs, et il faut faire avec. Donc, il y a de fortes chances qu’il se passe ce que nous avons prévu ; mais, il y a aussi de faibles chances qu’il se passe autre chose", concède Ousmane Ndiaye.
 
"Les prévisions sont données sous forme probablistique ; donc, il y a une marge d’erreur de l’ordre de 15% ; parce que nous n’avons pas tout ce dont nous avons besoin pour faire des prévisions plus précises", renchérit Mariama Diouf Bathily.
 
Telle est d’ailleurs l’une des principales difficultés que rencontre ce programme en Afrique de l’Ouest ; car, regrette Robert Zougmore, "les services de météorologie ne disposent pas de toutes les capacités nécessaires pour couvrir tout le pays".
 
Faisant allusion aussi bien à l’insuffisance des équipements (24 stations seulement pour l’ANACIM dans tout le Sénégal), des experts capables de faire tourner les modèles climatiques, que des moyens opérationnels pour former les utilisateurs finaux de ces informations climatiques.
 
Des pesanteurs qui empêchent encore la vulgarisation d’un programme qui consacre l’adaptation des communautés rurales aux méfaits croissants des changements climatiques.
 
Qu’à cela ne tienne, à Sikilo, Mariama Keita vend désormais chaque année depuis trois ans la plus-value de sa production agricole pour inscrire ses enfants à l’école et améliorer ses conditions d’existence.
 
Et avec fierté, elle montre volontiers la maison nouvellement retapée, qu’elle partage avec son mari et ses deux enfants.
 
Précisant, le sourire aux lèvres, que "c’est grâce aux champs météo que nous avons pu faire ça".

* CGIAR: Groupe consultatif pour la recherche agricole internationale


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