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La production artisanale de vinaigre pour limiter les pertes post-récoltes
  • La production artisanale de vinaigre pour limiter les pertes post-récoltes

Crédit image: Flickr/Bernt Rostad

Lecture rapide

  • De nouvelles techniques de production artisanale de vinaigre à partir de mangues ont été développées par des chercheurs sénégalais et belges

  • L’objectif est de renforcer les capacités endogènes et de favoriser l’autonomisation de certaines couches sociales défavorisées

  • Mais si les objectifs scientifiques et sociaux semblent avoir été atteints, le défi économique reste à relever

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L’Institut de Technologie Alimentaire (ITA) du Sénégal, en partenariat avec le Centre Wallon de Biologie Industrielle (CWBI), a développé un appareillage et une technique de production de vinaigre par voie fermentaire, accessibles aux producteurs artisanaux. 

Selon le ministre sénégalais du Commerce, le Sénégal produit 120.000 tonnes de mangue par an, mais plus de 40% de cette production est perdue, faute de conservation et d’unité de transformation adéquates.
 
En  Casamance, l’une des principales régions productrices, la Sierra Léonaise est une variété très fragile au vent et à la pluie. Selon les experts, avec l’apparition de nouvelles variétés telles que le diourou et le papaya, la variété Sierra Léonaise est presque abandonnée par les hommes et laissée à la seule consommation des animaux domestiques. 
 
Dans de nombreux villages de Casamance, les manguiers de cette variété sont laissés à l’état sauvage  et les mangues pourrissent aux pieds des arbres. Ces derniers  constituent de plus en plus une cible favorite pour la fabrication du charbon.
 
Pour limiter ces pertes et favoriser la création d’activités génratrices de revenus, il a été initié un transfert de technogolie pour la transformation en vinaigre où des quantités substantielles peuvent être absorbées dans un court délai. Le vinaigre est un produit très utilisé au Sénégal, aussi bien comme condiment alimentaire que comme agent conservateur de certains produits alimentaires (viande, poisson, etc.).
 
Le processus part de la transformation des variétés de mangues présentant un taux de sucre très élevé en jus, à haute teneur en alcool dans des conditions bien définies. Cette étape est essentielle dans le processus de  bioconversion en vinaigre.
 
L’unité de transformation permet notamment la réduction des pertes post récoltes, la génération de revenus non-négligeables, des investissements peu onéreux et une technique simple et maitrisable. 
 
Mais cette technologie a une productivité faible (bioconversion lente) par rapport au procédé industriel.
 
Le procédé comprend plusieurs étapes : le choix de la variété, le triage des mangues, le traitement thermique et le dépulpage, la fermentation alcoolique, la fermentation acétique et la stabilisation.
 
Il importe ensuite de trier et laver les mangues, en éliminant les fruits trop mûrs (pouvant être en voie de pourrissement) ou les fruits immatures, en vue de ne pas diminuer le rendement d’extraction.
 
La fermentation alcoolique est réalisée in situ dans des fûts de 500 litres à l’aide de levains purs, alors que la fermentation acétique se fait dans des fûts de 1000 litres à l’aide de souches pures. Enfin, le vinaigre est stabilisé avec du métabisulfite de sodium, puis embouteillé.
 
Lat Souk Tountara, chercheur à l’ITA, a expliqué à SciDev.Net que les initiateurs se sont «arrangés » pour que les équipements soient disponibles sur place. « Cela se fait par la méthode d’Orléans, à travers des citernes d'eau spécialement aménagées, car il faut tenir compte du fait qu’il y a une mère vinaigre qui opère dans le fût et que les opérations de remplissage ou de soutirage ne doivent pas déranger cette mère. »
 
Eu égard à cela, ajoute-t-il, « nous avons construit une tuyauterie spéciale qui permet d'éviter de troubler la mère vinaigre. Tout le reste est constitué de pompes de transfert ».
 
L’ITA a signé un protocole de transfert de technologie avec le Comité Régional de Solidarité des Femmes pour la Paix en Casamance/USOFORAL (« unissons-nous » en langue locale diola), une organisation de femmes travaillant pour l'implication effective des femmes dans la construction de la paix en Casamance, région sud du Sénégal secoué par des revendications irrédentistes depuis plus de vingt ans.
 
Au sein de l’usine, les femmes travailleuses ont pu bien maitriser le processus de production et les analyses nécessaires. Après trois ans de production expérimentale (3.000 litres), elles ont atteint une production annuelle de 23.000 litres de vinaigre. 
 
En fait, la plupart des fournisseurs dakarois importent du vinaigre haut titre, qui va de 12 à 18 degrés. Ils le cassent jusqu'à 6 degrés pour le mettre ensuite à la disposition de la population.
 
Un fournisseur avec de gros moyens peut même importer un tonnage important et faire plusieurs caisses ou plusieurs litres, en une seule journée. 
 
Lak Souk Tounkara rappelle qu’avec « le processus du vinaigre de mangue, pour qu’un fût de 1000 litres arrive à maturité, il faut compter un mois ou un mois et demi. A partir de ce fût de 1000 litres, on peut soutirer 500 litres. En comparant au vinaigre haut titre que vous pouvez soutirer en une journée, les calculs ne sont pas les mêmes. Ce qui fait que les promoteurs ne voient que la quantité qu'ils peuvent vendre rapidement. Or les deux produits sont différents. Ce n'est pas la même qualité… Tout ce que je sais en tant que scientifique, c’est que la demande est là. Quand Usoforal va dans les foires, il rentre sans pouvoir faire les livraisons pour toutes les commandes. C'est un produit qui est là et qui est très bien prisé ».
 
Confirmation de Mama Traoré, jeune étudiante qui a collaboré avec Usoforal : « J’ai eu à animer en tant que commerciale un stand d’Usoforal lors de la Foire internationale de l’agriculture et des ressources animales, en avril 2012, à Dakar. Le stock quotidien de vinaigre de mangue est toujours épuisé. Au dernier jour de la foire, nous n’en avions plus à vendre alors qu’il y avait plus d’affluence dans notre stand. Des gens qui ont vu le produit avec un proche sont venus en acheter mais sont repartis bredouilles. »   
 
Les consommateurs rencontrés par SciDev.Net ont fait part de leur satisfaction. « Ce vinaigre de mangue est un produit de bonne qualité. Il ne donne pas d'aigreur d'estomac. Je ne savais pas que cela existe. Je ne comprends pas pourquoi on ne peut pas en trouver, par exemple, sur les rayons des supermarchés de Dakar », s’étonne Jules, restaurateur.
 
Seynabou Male Cissé, coordinatrice d’Usoforal, reconnait que le marketing du vinaigre de mangue produit par l’usine de Ziguinchor comporte encore beaucoup de limites. Elle estime que «la commercialisation reste l’un des problèmes majeurs de l’équipe de production de Ziguinchor. Nous faisons des animations dans les marchés et nous participons à des rencontres de sensibilisation comme les foires agricoles ou commerciales, mais la pénétration reste faible. Nous avons tenté sans succès de pénétrer les grandes surfaces pour mettre ce produit sur leurs rayons».

Par ailleurs, il importe de mieux concevoir et gérer la production et les stocks. Peut-être faudrait-il aussi installer une unité de production à Dakar, où le produit n’est visible que lors de rares foires commerciales. 
 
En somme, les objectifs scientifiques et sociaux ont fait de grands pas mais le défi économique reste à relever. Usoforal estime qu’il faut prévoir un important budget pour la promotion des nouveaux produits mais aussi travailler à un conditionnement original en verre pour atteindre la grande masse des consommateurs.


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